“Moi, étoile filante” : l’art de s’exposer par Khaled Al Khamissi

Le troisième roman de Khaled Al Khamissi revisite le genre de l’autobiographie fictive par le biais de la peinture.

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Il eut une vie d’étoile filante. Tel était du reste le sens de son prénom.

Une nuit d’été, Khistiana lui apparaît en rêve. Sur une feuille, Chihab al-Chamandar se met alors à tracer des fragments de sa vie, il les assemble avec le fil de la douleur. Son dernier tableau terminé, il rend l’âme.” Le personnage dont Khaled Al Khamissi fait son héros est un peintre.

Le livre est dédié à sa mémoire. Mais Chihab al-Chamandar est un héros de papier. Khaled Al Khamissi le présente comme l’auteur de son autobiographie, écrite « d’une traite, sans chapitres ni paragraphes », et se présente lui-même comme l’éditeur de ce texte.

Pour en faciliter la lecture, j’ai découpé le texte et j’ai donné à chaque chapitre le nom d’un tableau en me fondant sur la liste complète de ses œuvres, publiée l’année dernière.” Il insiste sur le respect scrupuleux de cette “confession ultime” mais assume la mise en forme qu’il propose comme un pacte de lecture : “Sa biographie devient ainsi une exposition de plus parmi celles que nous avons saluées tout au long de son histoire”.

Une vie en trente-trois œuvres, ou trente-trois points de vue d’un homme sur son monde et sur lui-même.

Une vie en trente tableaux

Khaled Al Khamissi est journaliste, réalisateur et écrivain. Il est l’auteur du bestseller Taxi (Actes Sud, 2009) et de L’Arche de Noé (Actes Sud, 2012).

Au commencement, les femmes. L’univers de Chihab al-Chamandar a pour matrice l’entourage de sa grand-mère Bostan, “maîtresse du temps, déroulant le fil des histoires sur un fuseau en or”, de sa mère, de sa tante la séduisante et tentatrice Berlanta, de la voyante Mama Rafi‘a et de ses innombrables fiancées, amantes, épouse, Nariman, Doha, Buona… Les hommes, eux, sont quasi à l’écart, souvent divorcés ou morts.

Le récit, très fellinien, se déroule dans un même immeuble, de façon non chronologique, au gré de la remontée des souvenirs, souvenirs visuels, qui font de la vie une composition. Chaque chapitre aboutit à un tableau qui cherche à figer dans l’éternité une émotion, à rechercher la perfection quand le monde la refuse, quand soi-même on la refuse au monde.

Chihab al-Chamandar se raconte sans fard, à travers ses aventures plus ou moins brillantes, qui retracent au passage la vie de la grande bourgeoisie cairote de l’époque, avec ses codes, son esclavagisme, ses convenances et ses hypocrisies.

Le livre tourne sur l’articulation entre l’intime et le dehors, sur le sens même de l’exposition. Chihab al-Chamandar est fasciné par L’Origine du monde de Courbet, qu’il souhaite reprendre dans une Nouvelle origine du monde pour laquelle il se lance dans en quête d’un modèle.

Le sexe est omniprésent dans ce livre, et le badinage et la violence sont les deux faces de cette même réalité, qui se donne à vivre avec intensité. Il y est aussi beaucoup question d’apparences, forcément trompeuses, de secrets, de non-dits, de tabous et de silences.

De fait, l’exposition de ses mémoires est affaire, comme chacun des tableaux, de composition. Accusé de manquer de sincérité, Chihab al-Chamandar sur son lit de mort n’achève-t-il pas son œuvre, en y dessinant l’ultime ligne : la fuite ?

Dans le texte: entente familiale

“Grand-père Youssef craint les attaques incessantes de ma mère envers son épouse lorsqu’il se trouve à la boutique. Ma mère a quitté son emploi un an avant le décès de son mari. Les heures et les minutes pèsent lourd. Elle trouve en Sawsan l’occasion de lancer de franches hostilités, raviver le feu des guerres au sein de la maison est devenu une habitude familiale qui lui permet de combattre l’ennui. En réalité, Sawsan n’a besoin de personne pour la défendre, elle est tout à fait capable d’anéantir ces deux femmes, elle qui a vécu toute sa vie au milieu de combats de coqs. Il est naturel pour elle de sortir ses griffes, mais elle ne veut pas mettre de l’huile sur le feu. Elle connaît sa force et elle veut mettre sa patience à l’épreuve. Elle a la sagesse d’encaisser attaque après attaque tout en restant de glace, le sourire aux lèvres. Elle s’entraîne à être, pour la première fois, une dame de la haute société.”

Moi, étoile filante,
 Khaled Al Khamissi, traduit de l’arabe (Égypte) par Sarah Rolfo
, Actes Sud Sindbad, 400 p., 300 DH

 

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