Premier roman : Hajar Azell, à l’envers de la Méditerranée

Avec “L’Envers de l’été”, publié en avril dernier aux éditions Gallimard, Hajar Azell signe un premier roman placé sous le signe des secrets de famille et de la Méditerranée. Portrait d’une jeune écrivaine dont l’écriture appelle au symbolisme.

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“J’ai voulu écrire le rapport au territoire, à la maison dans laquelle on ne vit plus. Il y a aussi la notion de souvenirs communs”, décrypte l’auteure. Crédit: Imane Djamil

Tephles est un village situé en bord de Méditerranée, érigé sur une colline, pas très loin d’une grande ville qui rappellerait presque Tanger. Là-bas se niche une grande maison familiale où de déchirants secrets sont révélés suite à la mort de Gaïa, la matriarche follement aimée et respectée de ses enfants et petits-enfants. Quelques jours seulement après sa disparition, la question du partage de son héritage, principalement la grande maison, commence à se poser.

L’envers de l’été, Hajar Azell, Gallimard, Collection Blanche 176 p.Crédit: DR

Le calme et l’insouciance des cœurs légers de Tephles est rompu. C’est que Gaïa était, en quelque sorte, la gardienne d’un temple, d’une maison que des générations de souvenirs heureux ont traversée, mais aussi d’une boîte à secrets épineux qui, même enterrée mille lieues sous terre, finit par resurgir et s’ouvrir. À l’image de la Méditerranée qui entoure le récit, ces secrets, tandis qu’ils refont surface, encerclent la maison, jusqu’à la submerger.

Hajar et Azell

Derrière L’Envers de l’été, se trouve naturellement une plume : celle de Hajar Azell. En avril dernier, lorsque parait ce premier roman aux éditions Gallimard, un nouveau nom s’ajoute au paysage littéraire marocain. Qui plus est, un nom qui détonne, ne serait-ce que par la résonance de son patronyme, qui est en réalité un pseudonyme. “J’ai 28 ans, j’ai grandi à Rabat, au Maroc, avant de m’envoler vers Paris afin de poursuivre des études de commerce et de philosophie”, se présente humblement l’écrivaine.

Si la jeune femme a toujours beaucoup lu, l’écriture d’un roman ne s’est pas toujours imposée à elle comme une évidence : “Ça m’est venu assez tard, même si j’ai toujours trouvé un vrai exutoire dans l’écriture. J’ai commencé par la poésie, les nouvelles… Le roman est arrivé plus tardivement”, retrace-t-elle.

Il y a quelques années, elle part pour un long voyage de six mois, après lequel elle accouche d’un premier manuscrit romanesque. “Il est fini, traîne toujours sur mon Google Drive, mais je ne l’ai envoyé à aucun éditeur”, confie-t-elle, sans pour autant s’étaler sur les raisons de cette réticence.

Cette première incursion dans la fiction lui permet néanmoins de passer un cap : “Souvent, avant de réellement prendre la plume, le rapport à l’écriture est là, mais on ne se sent pas légitime. C’est après avoir franchi cette barrière que j’ai pu m’affirmer, et que j’ai commencé à écrire L’Envers de l’été”.

“J’aime entrer dans un univers puis le refermer pour me plonger dans 
le suivant”

Hajar Azell

Férue de littérature, Hajar Azell assure pourtant ne pas être “religieuse d’auteurs” : dans sa bibliothèque, vous trouverez du Céline, comme du Daoud ou du Choukri, du Houellebecq ou du Hemingway. “J’aime entrer dans un univers puis le refermer pour me plonger dans le suivant”, sourit-elle, avouant un petit penchant pour les écrivains et écrivaines ayant un rapport “transgressif à la littérature et à leur société”.

Pourtant, au fil de la discussion, un nom revient tout particulièrement, celui d’Albert Camus. “Ce sont surtout ses tout premiers et derniers textes, car son enfance résonne particulièrement avec la fin de sa vie. L’exil et le Royaume m’a beaucoup plus bouleversée que La Peste et L’Etranger, par exemple”, commente-t-elle au sujet de l’écrivain qu’elle ne manque pas de citer dans L’Envers de l’été, et dont elle pourrait encore parler pendant des heures.

Écris-moi qui tu es

“Avant de réellement prendre la plume, le rapport à l’écriture est là, mais on ne se sent pas légitime. C’est après avoir franchi cette barrière que j’ai pu m’affirmer”, explique Hajar Azell.Crédit: Francesca Mantovani / Editions Gallimard

Quant à ses sujets de prédilection, il s’agit principalement de ceux que l’on retrouve en filigrane dans L’Envers de l’été. “J’aime l’idée de déconstruction des mythes, aller à l’envers des choses”, comme l’indique si bien le titre de son roman.

“Le mythe de l’été, c’est la beauté, ce sont toutes ces choses positives. Je trouve qu’il y a dans l’été une injonction au bonheur. J’ai donc voulu donner à voir les coulisses de ce supposé bonheur”, poursuit l’auteure.

Au-delà du charmant décor méditerranéen, des secrets de famille qui font et défont l’intrigue, L’Envers de l’été raconte aussi le rapport à l’écriture de ceux qui écrivent d’abord pour se confesser, pour noyer les murmures tranchants de la culpabilité.

Ainsi, une sorte de journal intime s’étalant sur trois générations de femmes se dessine peu à peu. Les carnets dans lesquels Camélia, l’une d’entre elles, couche ses plus lourds secrets, sont finalement le système nerveux de sa vie. Ces personnages n’écrivent pas pour le bonheur des mots, mais pour témoigner de toutes les choses que l’on ne peut dire à haute voix, pour résister à l’assourdissante injonction du silence.

Quid de l’écriture de Hajar Azell ? “Je pense qu’il y a quelque chose de ça. Plus généralement, je dirais que dans mon écriture, il y a de l’expérimentation, mais aussi quelque chose de l’ordre de la transgression et de la résistance. J’aime la manière dont un livre peut amener les gens vers quelque chose qu’ils ne veulent pas voir et passer sous silence”, répond-elle.

Si le premier roman de Hajar Azell cherche à se positionner dans l’intime, il ne penche pas pour autant vers l’autobiographie. Du moins, c’est ce que soutient l’auteure : “Je pense que l’on parle toujours de soi quand on écrit, même si dans le cas de L’envers de l’été, il s’agit vraiment d’une fiction”.

On ne peut néanmoins s’empêcher de faire un léger parallèle entre Hajar Azell, qui réside en France depuis plus de dix ans à présent, et May, la jeune protagoniste perdue entre deux rives, constamment nostalgique de Tephles, son village d’enfance. “J’ai toujours eu deux regards différents sur le Maroc : celui qui a grandi dans le pays et qui connaît la réalité de son vécu, et un regard lié à l’exil. Je trouvais que chacun de ces regards disait des vérités différentes, et j’ai voulu les représenter à travers mes deux personnages, May et Camélia”, finit par concéder l’auteure.

Mère Méditerranée

De ce petit village de Tephles, on ne saura rien de plus que le fait qu’il bénéficie d’une vue imprenable sur la Méditerranée, et qu’il attire des vacanciers des quatre coins du monde en été avant d’être complètement déserté en hiver.

Tout au long du récit, le mot “Maroc” n’apparaît pas une seule fois. Et si beaucoup d’indices glissés entre les lignes renvoient vers le nord du royaume, ou du moins du Maghreb, à savoir la législation en vigueur, les tabous, le rêve de l’immigration vers l’Europe… ils sont immédiatement contrés par les sonorités étrangères des prénoms des personnages, pourtant natifs de Tephles : Eliot, Gaïa, Nina…

Un flou volontaire induit par l’auteur, qu’un lecteur non avisé pourrait prendre pour une série d’anachronismes. “On retrouve dans ce roman ce que l’on peut appeler des private jokes: des allusions que seul un lectorat marocain ou maghrébin peut déchiffrer”, confirme Hajar Azell. Et de nuancer: “Cela dit, il y a aussi beaucoup de réalités évoquées qui sont communes à tous les pays ayant un lien d’immigration avec la France. Je sais que certains Turcs ou encore Portugais s’y sont retrouvés…”.

Quant au refus de situer le récit dans un espace géographique concret et limité, l’auteure l’explique par une main tendue au potentiel littéraire et fictif de la région méditerranéenne : “C’était important pour moi de revendiquer une part de Méditerranée dans un récit qui était plus intime que politique”. Dans cette Grande Bleue qui a partiellement bercé son enfance, Hajar Azell a donc trouvé “un territoire très palpable d’un point de vue sensoriel, et qui regroupe un imaginaire très puissant, puisqu’il rassemble de nombreuses cultures et pays… Pour moi, c’est un espace très propice à la fiction, et qui, en même temps, m’a permis de raconter et déconstruire certaines mythologies méditerranéennes.” 

Tu es comme Camus avec nous. Tu nous fantasmes sans t’intéresser à ce qu’on est”, peut-on lire de la bouche d’un personnage au fil du roman. Une comparaison tout aussi juste qu’audacieuse, qui résonne avec les mots de l’auteure elle-même quant au flou géographique dans lequel se déroule son récit: “Je ne voulais pas tomber dans le piège de faire des généralités sur le Maroc”.

“Comment écrire un roman qui parle du Maroc, en français, en étant juste, et en ne s’adressant pas qu’aux Français ? ”

Hajar Azell

Pas de roman carte postale donc ? “J’ai essayé, modestement, à ma manière, de contourner ces clichés”, répond-elle, avant de poursuivre une réflexion plus profonde : “Comment écrire un roman qui parle du Maroc, en français, en étant juste, et en ne s’adressant pas qu’aux Français ? C’est très dur, et la question de la cible est importante, puisque la langue employée n’est pas celle du territoire d’inspiration, qui lui-même n’est pas sa propre centralité en termes d’édition…” s’interroge-t-elle quant au principal reproche qui puisse être adressé aux écrivains maghrébins d’expression française, à savoir, l’exotisation et la misérabilisation volontaire –ou pas–, de leur pays d’origine.

Autre cliché à combattre : la soumission des femmes méditerranéennes. Dans ce roman où les personnages masculins sont presque figuratifs et éludés de l’histoire familiale, place au matriarcat: “Dans ce livre, ce sont les femmes qui construisent et détruisent. Elles rencontrent certes des pressions sociales et familiales, mais ce sont elles qui prennent en charge leur destin. On retrouve des femmes dites modernes, libres, et d’autres qui vivent dans des ancrages plus traditionnels. Je ne voulais pas imposer de hiérarchie dans les modèles de vie que suit chaque personnage féminin”.

Dans son roman, les personnages sont liés par les souvenirs et par des secrets longtemps enfouis.Crédit: DR

Rock the summer

On retiendra également du premier roman de Hajar Azell une écriture très visuelle, quasi cinématographique, qui n’hésite pas à décrire en détails le paysage. Très vite, un lecteur sensible aux charmes méditerranéens visualise cette grande maison familiale empreinte des nostalgies de l’enfance, comme s’il y avait lui-même grandi.

Beaucoup de gens m’ont parlé de ce côté immersif”, confirme Hajar Azell. Et d’ajouter: “Étant donné qu’il y a beaucoup de flou spatial et temporel dans ce roman, je me suis dit qu’il fallait tout de même l’ancrer dans une certaine réalité, d’où la précision qui peut se dégager de certaines descriptions de paysages ou de sensations”.

Sous le prisme du symbolisme, ces éléments descriptifs prennent très vite une dimension narrative. Ainsi, le soleil brûlant de l’été “fait lumière sur les secrets de famille, brûle à l’instar des souvenirs douloureux”. Tephles, en raison de sa proximité linguistique (avec le mot “enfant” en arabe, ndlr), renvoie à l’enfance, et la “ronde” des jeux d’enfants devient une sorte de “jeu social où chacun se situe à un endroit du cercle, en portant son masque social et en se figeant dans une image faussée de ce qu’il est. Et il suffit que Gaïa, la matriarche, disparaisse pour que cette ronde se disloque et que les vrais visages apparaissent”, décrypte Hajar Azell.

Cadre méditerranéen, grande maison prospère, regroupement familial après un décès, déchirures et lourds secrets de famille à porter… on ne peut s’empêcher de voir dans L’Envers de l’été un clin d’œil au film de Laïla Marrakchi, Rock the Kasbah, sorti en 2013. “C’est la première fois qu’on me le dit!”, sourit l’auteure. “J’ai vu le film, mais je n’ai jamais fait ce lien”, assure-t-elle.

Les secrets de famille constituent une thématique assez récurrente chez les auteures, je pense entre autres à Elena Ferrante”, poursuit-elle, avant de revenir aux principaux motifs qui l’ont amenée vers cette histoire: “J’ai voulu écrire le rapport au territoire, à la maison dans laquelle on ne vit plus. Il y a aussi la notion de souvenirs communs, la manière avec laquelle on vit souvent la même chose, mais nos souvenirs se forment différemment. Finalement, le moment de partage de la maison et de l’héritage que traverse cette famille, c’est aussi un moment de partage des souvenirs, une façon de se servir dans l’histoire collective”.

Des thématiques qui en appellent d’autres, et peut-être, un premier roman qui en appelle un second ? Pour le moment, Hajar Azell demeure assez évasive sur ses prochains projets d’écriture. “Les sujets liés aux territoires ainsi qu’à la fuite m’intéressent beaucoup, donc ça ira dans ce sens-là”, finit-elle par confier. “Mes idées de départ sont souvent très philosophiques. Je commence par des fragments, des émotions, j’aime la sincérité qui s’en dégage… Et c’est par la suite que je les couds entre eux. Je suis une sorte de couturière de fragments”, conclut-elle, un brin amusée.

 

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