Mohamed Leftah, le discret baudelairien

Méconnue et incomprise du vivant de son auteur, l’œuvre de Mohamed Leftah recèle une puissante poésie qui consiste à “extraire le beau du laid”. Amoureux des marginaux, l’écrivain a laissé derrière lui un travail quasi énigmatique, que nous raconte son ami Abdellah Baida.

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Mohamed Leftah à Rabat
“Ma visée était essentiellement poétique. Le grand, l’indépassable modèle que j’avais à l’esprit était le Saint Genet”, confiait Mohamed Leftah. Crédit: DR

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Ce 20 juillet marquera les treize ans de sa disparition. Trésor de l’ombre de la littérature marocaine, l’héritage littéraire de Mohamed Leftah demeure sous-exploité, et sa voix méconnue. En 2008, c’est dans la discrétion qu’il rend son dernier souffle, dans le petit havre de paix qu’il s’était constitué au Caire.

“C’était une personne très modeste, qui ne cherchait ni les lumières ni les projecteurs”

Abdellah Baida

Quelques mois seulement avant son décès, un ouvrage collectif consacré à son travail – le premier et unique du genre à ce jour – se préparait : “Lorsque je lui ai présenté l’idée, il était réjoui. C’était une personne très modeste, qui ne cherchait ni les lumières ni les projecteurs, mais qui était heureux que l’on s’intéresse à son œuvre”, nous confie Abdellah Baida, chercheur, écrivain, professeur de littérature à l’université Mohammed V et grand ami du défunt écrivain.

“Je lui en ai parlé début 2008, en lui proposant quelques noms d’auteurs qui pourraient parler de ses livres. Nous avions même commencé à établir une liste ensemble”. Tandis que l’ouvrage commence à se mettre en place et que Abdellah Baida reçoit les premiers textes des contributeurs qu’il a contactés, Mohamed Leftah suit de loin l’avancement du projet, avant de s’absenter en raison de son hospitalisation.

Un ouvrage devenu hommage

“Tu penses bien que ta proposition généreuse m’est allée droit au cœur. Seul toi pouvais avoir cette idée, car, en plus de notre amitié, tu es le chercheur qui a non seulement lu attentivement tout ce que j’ai publié, mais aussi plusieurs textes inédits”, écrit Mohamed Leftah à Abdellah Baida au sujet du livre collectif, dans un mail daté du 19 avril 2008 auquel nous avons pu avoir accès.

C’est que pendant des années, Abdellah Baida et Mohamed Leftah, liés par une belle amitié, entretiendront une longue correspondance par courriel – l’époque de la plume et du cachet de la poste étant révolue.

Mohamed Leftah ou le bonheur des mots
L’ouvrage collectif Mohamed Leftah ou le bonheur des mots est paru en 2009 chez Tarik éditions.

On devine que celle-ci renferme confidences, sympathies, mais aussi de précieux échanges et analyses autour du paysage littéraire marocain de l’époque. Pourrait-elle voir bientôt le jour sous la forme d’un recueil épistolaire, à la manière des correspondances de Mohamed Choukri et Mohamed Berrada, ou encore celles de Ghita El Khayat et Abdelkebir Khatibi ?

L’idée est tentante, mais Abdellah Baida reste évasif : “Peut-être… En tout cas, je compte exploiter ces lettres dans le cadre d’un travail académique dont l’objet est un éclairage sur l’œuvre de Mohamed Leftah”.

C’est d’ailleurs via un courriel, provenant de la messagerie de Leftah, que Baida apprend le décès de son ami : “J’étais à Montréal quand sa fille m’a écrit depuis sa boîte mail pour me dire qu’il était décédé. C’est là que cet ouvrage a pris la dimension d’un hommage, et que j’ai continué à rassembler les textes des auteurs”, se rappelle le chercheur.

Mohamed Leftah ou le bonheur des mots, sous la direction de Abdellah Baida, finit par voir le jour en 2009 chez Tarik éditions, avec les contributions de Rachid Khaless, Kenza Sefrioui, Mohamed Nedali, Salim Jay, etc.

Parmi eux, un nom détonne en particulier, celui d’Edmond Amran El Maleh. “Une contribution que je lirais avec émotion : quelques lignes de mon cher et vieux prof El Maleh”, écrivait Leftah à Baïda dans ce même courriel du 19 avril. Le vœu de Leftah a été exaucé : Edmond Amran El Maleh, ancien professeur de philosophie de l’écrivain sur les bancs du lycée Lyautey, signe dans Le Bonheur des mots un hommage émouvant, intitulé “Saint et martyr”.

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Sublimer le réel

Si contrairement à plusieurs de ses confrères, Leftah ne fait pas dans le récit autobiographique, on retrouve dans sa littérature plusieurs éléments mitigés de son vécu, articulés et remodelés à travers une fiction aussi poétique qu’esthétique.

“C’est une technique qui n’est pas dominante dans son œuvre, mais que l’on retrouve”, concède Abdellah Baida, avant d’étayer : “Dans L’Enfant de marbre, par exemple, il raconte l’histoire de son fils mort-né, dans Une Chute infinie, il se base aussi sur une histoire réelle”.

Lycéen, Mohamed Leftah assiste au suicide d’un de ses camarades de classe, qui s’est jeté du quatrième étage de l’établissement scolaire. “Leftah décide de capter cette chute et d’en extraire toute sa substance artistique, en la considérant comme un ensemble de chutes infinies, un mouvement vertical somptueux auquel il rend hommage dans La Chute infinie, analyse le chercheur.

“Ce styliste à la Genet nous révèle la société marocaine à la lumière du désir sexuel”

Salim Jay

“Un styliste à la Genet. Voluptueux interprète des pulsions et des passions, il nous révèle la société marocaine à la lumière du désir sexuel”, disait le critique littéraire Salim Jay au sujet de Mohamed Leftah.

Un rapprochement assumé par l’écrivain lui-même de son vivant : “Ma visée était essentiellement poétique. Le grand, l’indépassable modèle que j’avais à l’esprit était le Saint Genet”, confiait Leftah à Abdellah Baida au sujet de son premier roman, Les Demoiselles de Numidie.

Ce n’est pas un secret : Genet aimait les traîtres, les voyous, les petites gens auxquelles personne ne prête attention et que l’on juge trop rapidement. “C’est quelque chose qu’ils ont en commun”, sourit Abdellah Baida.

“Ces deux auteurs ont une vraie affinité pour les personnages marginalisés, non pas pour dénoncer la misère dans laquelle ils vivent, mais pour dégager une certaine esthétique à travers cette misère et cette marginalité. C’est presque de la sculpture”, poursuit-il.

Leftah était-il un homme fasciné par la débauche ? “Peut-être. Ou alors, peut-être qu’il y voyait un objet humain qui mérite d’être exploité par la littérature. Il aimait cette façon de braquer les projecteurs sur les zones d’ombre de la société”, répond Abdellah Baida, comme s’il pensait à haute voix.

Dans les années 1990, à l’époque où la littérature marocaine commençait à peine à se libérer des tabous de la prostitution et du sexe, Leftah, lui, se plaisait à arpenter les maisons closes. Non pas en tant que client, mais en fin observateur, convaincu de la dimension esthétique que renferment ces lieux à la fois reclus et festifs, qui provoquent la répugnance et la jouissance de ses habitués.

“Un roman qui raconte un bordel casablancais, aucun éditeur, 
n’en voulait”

Abdellah Baida

C’est de ces longues heures de discussions avec des prostituées de Casablanca que naîtra son premier roman, Demoiselles de Numidie, en 1992, après que le manuscrit a été refusé par plusieurs maisons d’édition.

“C’est un roman qui raconte un bordel casablancais. À l’époque, aucun éditeur, marocain ou français, n’en voulait”, rappelle Abdellah Baida. Persévérant même après les nombreux refus auxquels il a été confronté, Mohamed Leftah, résidant à Paris à l’époque, se dirige vers Edmond Amran El Maleh, son ancien professeur, et lui remet son manuscrit.

“Quelques jours plus tard, ils se donnent rendez-vous, et El Maleh lui répond texto : ‘C’est du feu’”, raconte Abdellah Baida. C’est ainsi qu’El Maleh dirige le jeune auteur vers les éditions de l’Aube, qui finiront par publier le roman.

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Le dernier combat du captain Leftah

Après une brève résidence à Paris, Mohamed Leftah rentre au Maroc, avant de s’exiler au Caire. Diplômé en informatique, mais journaliste de profession, de 1992 à 2006, il ne cessera pas d’écrire, sans pour autant publier aucun de ses ouvrages.

“Il écrivait des nouvelles, des articles, chroniques et romans qu’il gardait pour lui. Il n’a pas été publié pendant longtemps, parce qu’il ne cherchait pas vraiment à l’être”, explique Abdellah Baida.

“C’est aussi pour ça qu’il n’était pas connu : il ne jouait pas le jeu de l’écrivain, n’organisait jamais de rencontres, participait encore moins à la promotion de ses livres. Ce n’était non plus pas le genre à accorder des entretiens à la presse, à se faire remarquer sur les écrans. Il se contentait d’écrire”, poursuit-il.

Abdellah Baida (d.) et Mohamed Leftah (g.)
“Pour moi, les dimensions les plus importantes de son œuvre sont la poésie et l’esthétique”, tente de résumer Abdellah Baida (d.) à propos de Mohamed Leftah (g.).Crédit: DR

C’est dans cette discrétion que Mohamed Leftah produit ses plus beaux chefs-d’œuvre, dont Le Dernier combat du captain Ni’mat, publié à titre posthume, néanmoins écrit bien avant sa mort. Un roman audacieux dans son érotisme, subjuguant par sa beauté, qui raconte l’histoire d’un sexagénaire marié, ancien capitaine de l’armée égyptienne, qui découvre et expérimente son homosexualité auprès de Islam, son domestique noir.

“Quand donc accéderons-nous au statut d’individus jouissant de droits imprescriptibles parmi lesquels, en premier, la liberté de conscience et le droit de disposer de son corps et de son orientation sexuelle ?”, écrit Leftah, loin d’une époque où les débats LGBTQ+ étaient sur la table.

Dans cette ode à la cruauté fatale de la beauté, mais aussi à la puissance de l’individualité au sens le plus humaniste du terme, Leftah, en grand admirateur d’Abu Nuwas, puise dans la sagesse et la spiritualité de la poésie arabe préislamique, et émet une critique virulente à l’égard de la montée de l’intégrisme religieux en Égypte, et plus généralement au Maghreb.

“Il avait refusé de publier ce roman de son vivant, car il craignait d’être chassé du Caire, où il avait trouvé son petit îlot de tranquillité”, souligne Abdellah Baida. Lorsque le roman est finalement publié en 2010, c’est au Maroc qu’il sera censuré, avant de remporter le prix de La Mamounia en 2011.

Une œuvre inachevée ?

“Pour moi, les dimensions les plus importantes de son œuvre sont la poésie et l’esthétique”, tente de résumer Abdellah Baida. Mais encore ?

“Leftah magnifie des situations par la langue. Il est un grand admirateur de Baudelaire, et s’est beaucoup inspiré de ses techniques d’écriture : à l’instar des Fleurs du mal, l’écriture de Leftah consiste à extraire la beauté à partir de la laideur”, étaye le professeur de littérature, qui regrette que l’œuvre de l’écrivain n’ait toujours pas fait l’objet d’une thèse doctorale, comme si le mystère qui régnait autour de son œuvre n’avait toujours pas été percé.

Et incompris, Leftah l’était : dans une nouvelle inédite publiée dans Le Bonheur des mots, sous le titre “L’Écrivain face aux djinns”, Mohamed Leftah se base sur un évènement réel, à savoir une rencontre organisée par l’Union des écrivains du Maroc, pour raconter la transformation d’un public de lecteur en djinns.

“Chacun peut l’interpréter à sa manière. Pour moi, les djinns symbolisent une force qui empêche la voix de l’écrivain d’être transmise. Lorsque la voix d’un écrivain passe par une personne ou un support tiers, dont le livre, elle est inéluctablement modifiée, puisqu’elle n’est plus brute. Vient par la suite l’apport du lecteur, et même du critique littéraire, qui lui aussi, modifie le sens du texte initial”, analyse Abdellah Baida.

Entre les lignes, on lira dans “L’Écrivain face aux djinns” une métaphore en référence à cet écrivain de l’ombre, discret, dont l’œuvre était peut-être trop complexe et précoce pour être justement appréciée par ses contemporains. À l’instar du Dernier combat du captain Ni’mat et de “L’Écrivain face aux djinns”, nombreux sont les romans et nouvelles de Leftah à être publiés à titre posthume.

Edmond Amran El Maleh
“Ce qui se tient à la racine du travail de Leftah, de sa créativité, c’est une pensée très forte”, confiait Edmond Amran El Maleh à propos de son ancien élève et vieil ami.Crédit: AFP

Treize ans après sa disparition, resterait-il encore des manuscrits leftahiens à dépoussiérer ? “Je sais qu’il existe un recueil de chroniques et d’entretiens qu’il avait rassemblés et qui n’ont pas encore été publiés, ainsi que plusieurs nouvelles”, indique Abdellah Baida, tout en précisant que ceux-ci sont entre les mains de sa fille, Nezha Leftah.

“Hier, j’ai relu l’article de Mohamed Leftah qui a circulé entre nous. Il y a quelque chose qui m’a frappé dans sa façon d’écrire, dans son écriture, avec son côté hautement littéraire”, confiait Edmond Amran El Maleh à Abdellah Baida dans un entretien mené par le chercheur, qui figurera dans sa prochaine publication prévue pour l’automne prochain, Le Monde d’Edmond, Entretiens et regard sur l’œuvre.

Lors de cet entretien, c’est donc en ces mots que l’écrivain qualifie son ancien élève : “Ce qui se tient à la racine du travail de Leftah, de sa créativité, c’est une pensée très forte. On pourrait même dire, à la limite, si on ne craignait pas l’ambiguïté, que Leftah est un penseur, non pas dans le sens où ce qu’il écrit serait de la philosophie (ça pourrait l’être, pourquoi pas ?), mais il y a toujours dans ce qu’il écrit l’enracinement profond dans une pensée. On ne peut pas écrire comme Leftah le fait sans une pensée très géniale”. En l’espace d’une dizaine de romans, l’élève sera donc devenu maître.

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