Abdellatif Jouahri : “Les Marocains sont un peuple digne. Il faut protéger cette dignité”

Devant la commission des finances à la Chambre des représentants le 24 novembre, le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, a analysé, avec sa verve habituelle, les enjeux économiques du royaume. Morceaux choisis.

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Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib. Crédit: Rachid Tniouni / TelQuel

Accès au financement pour les entrepreneurs

“J’ai commencé ma vie professionnelle au sein de Bank Al-Maghrib en 1962. Dès que je suis arrivé, je leur ai dit que je ne voulais plus voir le problème de l’accès au financement au Maroc évoqué dans un rapport des institutions internationales.”

“Nous avons pris l’initiative d’organiser des tournées dans toutes les régions du royaume pour parler directement aux entrepreneurs. Nous réunissions entre 2000 et 3000 entreprises pour les écouter. Nous l’avons fait en 2011, en 2014 et en 2017, et un certain nombre d’éléments sont remontés.”

“Les banques nous disent que l’information communiquée par les entrepreneurs est incomplète. La petite et moyenne entreprise ne fournit pas les chiffres régulièrement. Que fait la banque ? Elle prend la garantie et applique une prime de risque.”

“J’ai fait appel à un représentant de la PME et je lui ai dit : ‘Vous voulez que je vous aide ? Il ne faut plus qu’il y ait trois bilans. Si vous restez sur ça, je ne peux pas vous aider. Si vous me sortez l’information réelle, je peux vous venir en aide. Si l’information est réelle, je peux revoir la prime de risque appliquée, le dossier de crédit…’ Nous avons travaillé sur ça et les choses se sont un peu améliorées.”

“Partant de l’observatoire de la TPME, en plus de l’information communiquée par l’OMPIC et la DGI, nous passons à Bank Al-Maghrib un temps inimaginable à fiabiliser les données financières pour que le bilan, le compte d’exploitation et l’évolution des chiffres soient cohérents.”

Capital humain

“On peut examiner le sujet de tous les côtés, le problème qui ressort, c’est le capital humain, la qualité des dirigeants. Que ce soit au niveau de l’entreprise, de l’entreprise publique, au niveau politique, la qualité des gens c’est la base.”

“Et vous me parlez de confiance ? Vous voulez que je vous dise la vérité ? Comment avoir confiance lorsque vous entendez que celui-ci tape sur celui-là, que celui-là fait une déclaration et l’autre lui répond, comment voulez-vous que l’investisseur prenne le risque ? Avant de parler d’économie et de finances, parlez de politique.”

Inflation

“Quand vous me parlez de l’inflation, je suis choqué. Vous croyez que je contrôle l’inflation ? Moi je reçois l’indice du HCP qui calcule l’inflation.”

“Quand j’entends les gens dire : laissez l’inflation atteindre 4 ou 5 %, est-ce que j’ai une baguette magique ? Est-ce que c’est moi qui fais l’inflation ? Non. La monnaie mesure le prix des marchandises, et les prix de la marchandise pondérés mesurent l’inflation. Ce n’est pas moi.”

“Les outils que j’ai, c’est pour jouer quand l’inflation monte, et quand il y a une déflation. Et c’est pareil dans le monde entier. La meilleure preuve est le Japon. Cela fait une décennie qu’ils sont en déflation. Ils ont essayé avec le budget, la monnaie, et n’ont pas réussi à la remonter.”

“C’est l’activité qui crée l’inflation. Ce sont les opérateurs qui font l’inflation, pas moi. Ce sont des notions qui ne tiennent pas, que ce soit du côté de la littérature économique ou de la pratique.”

Programme Intelaka

“Il a fallu que les banques se préparent sur le plan organisationnel, sur le plan des procédures, sur le plan informatique, tout cela prend du temps. Et les demandes sont toutes tombées d’un seul coup.”

“Hier, j’ai reçu personnellement une réclamation d’un entrepreneur qui s’est vu refuser un financement Intelaka. J’ai demandé à la directrice de la supervision bancaire de contacter la banque pour avoir des éléments de réponse. Il s’est avéré qu’il avait plein de lignes de crédits auprès d’autres banques. Est-ce que je vais demander à la banque de rentrer en contentieux avec lui ?”

Financement direct de l’État par BAM

“Vous me parlez de financement exceptionnel pour l’État. Tout d’abord, la loi doit changer. Quand les banques se présentent à moi et me demandent les liquidités, je leur donne ce qu’elles veulent. Est-ce que je sais ce qu’elles font avec ? Est-ce qu’elles souscrivent les bons du Trésor ? Si une banque veut financer l’État, elle n’a qu’une petite partie de ce qu’il demande, et elle souscrit à des conditions invraisemblables.”

“Certains me disent : donnez de l’argent directement à l’État pour financer les infrastructures. Est-ce que je vais devenir un contrôleur public ? Je vais donner les lignes de crédit et commencer à contrôler si l’État a investi dans les infrastructures ou non ?”

“Ne parlons même pas du fait que si je commence à financer l’État, il y aura une éviction du secteur privé, en plus de l’impact sur l’inflation, l’impact sur la balance des paiements et les réserves de change.”

Fraude fiscale

“La fraude et l’évasion fiscales battent leur plein. Dès que je veux réparer quelque chose chez moi, la personne demande : avec ou sans facture ? Vous avez de la chance, juste parce que je suis gouverneur, je ne peux pas le faire sans facture.”

Les syndicats

“Nous sommes appelés à faire un saut qualitatif sur le plan de notre structure mentale, de nos objectifs, de notre façon de travailler pour pouvoir combattre et relever les défis de l’avenir.”

“Quand je discute avec le gouverneur de la banque centrale de Tunisie, je lui dis que leur problème est que l’UGTT (Union générale tunisienne du travail) a participé à la transition. Elle est maintenant au gouvernement et négocie régulièrement une augmentation de salaire, jusqu’à ce que la situation devienne intenable. La Tunisie est à un niveau de dette invraisemblable.”

“Vous ne pouvez pas donner sans contrepartie. Vous voulez qu’on discute sur le plan social ? Il faut qu’à l’intérieur de vous, dans votre structure mentale, vous intégriez que je travaille pour le Maroc, pour que le Maroc soit aussi compétitif. On ne peut pas rester dans les calculs politiques et le clientélisme, on a dépassé tout cela. Si on reste comme ça, on ne va jamais réussir.”

“J’ai reçu un patron de syndicat suédois. Je lui ai demandé quelles étaient leurs priorités. Il m’a répondu que c’était la compétitivité. C’est comme ça qu’on assure l’emploi.”

Dire la vérité

“J’estime qu’il y a des gens de très haute qualité dans ce pays. Selon mon expérience de la période du programme d’ajustement structurel, il faut dire la vérité aux Marocains.”

“Je l’ai dit à feu le roi Hassan II. Je lui ai dit que ce peuple avait de la dignité. Il m’a demandé ce que je voulais dire par cela. Je lui ai dit : ‘Regardez par quoi on est passés, la sécheresse, les taux d’intérêt au plus haut, le baril de pétrole à 30 dollars. On est presque à genoux, et on a le problème du Sahara, vous avez vu quelqu’un tuer ou violer un autre ? Il faut qu’on protège sa dignité.’”

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