Bonnes feuilles : “La face ‘cachée’ des sociétés civiles au Maghreb : un espoir pour demain ?”

En Afrique du Nord comme en de nombreux autres points du globe, les sociétés civiles revendiquent leurs droits, exigent davantage de justice, s’engagent dans un dialogue souvent difficile avec les autorités, s’investissent dans le quotidien et l’avenir de leurs pays. “La face ‘cachée’ des société civiles au Maghreb : un espoir pour demain ?” est une enquête sur l’engagement citoyen au Maghreb dans le cadre de la reconstruction de la société maghrébine à la suite du printemps arabe.

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Le 20 février 2011, dans 53 villes du royaume, des citoyens sortent dans la rue par milliers pour manifester et brisent le mythe de l’exception marocaine, ce havre de stabilité a priori imperméable au printemps arabe. Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Emmanuel Matteudi, professeur à l’Institut d’urbanisme et d’aménagement régional d’Aix-Marseille et responsable de la chaire “Sociétés civiles, transitions urbaines et territoriales en Méditerranée” (Fondation AMIDEX-AMU), Fatima Chahid, juriste spécialisée dans la gouvernance locale au Maroc, et Martin Péricard, chef de projet à l’Agence française de développement (AFD), décryptent, dans leur ouvrage La face ‘cachée’ des sociétés civiles au Maghreb : un espoir pour demain ?, paru aux éditions de l’Aube en septembre 2020, les actions menées par les sociétés civiles au Maghreb.

À la lumière des événements actuels, observer les sociétés civiles et leurs formes d’expression est plus que jamais nécessaire, notamment parce qu’il y a des effets de résonance dans les événements que nous vivons, bien plus que de déconnexion, qui indiquent aux gouvernants l’obligation d’agir au plus vite.

Les sociétés civiles se réveillent, offrent un visage que l’on méconnaissait, sous-estimait, pour dénoncer les inégalités et les injustices, ainsi que la maltraitance de notre planète, quand un virus révèle par ailleurs la voie à suivre pour sortir d’un modèle capitaliste arrivé à bout de souffle. Sommes-nous dès lors conviés à un rendez-vous essentiel de notre histoire? C’est à supposer. Et surtout à espérer. En attendant, les sociétés civiles disent et révèlent des choses qu’il nous faut plus que jamais considérer. D’où l’absolue nécessité, particulièrement à la lumière de la crise que nous traversons, de les observer et de les considérer dans leur profondeur historique comme dans les différentes dimensions de leur expression actuelle.

Ainsi, parmi les mouvements qui ont connu une ampleur sans précédent dans l’histoire récente, capables de faire tomber ou bousculer les régimes en place, au risque ou au point de provoquer des guerres civiles, il y a les printemps arabes, qui, en 2011, ont secoué le monde et remis en question bien des certitudes vis-à-vis de la capacité des régimes en place à imposer leur carcan idéologique et à contrôler la liberté de chacun. Ce qui s’est alors déroulé sous nos yeux au Maghreb est venu nous interpeller, d’abord parce que personne ne semblait s’y attendre, ensuite parce que les événements ont eu un impact retentissant, et alimenté bien des analyses sur les causes et les effets de ces révolutions. Enfin, parce que les suites des printemps nécessitent une prise de recul que l’actualité ne permet pas d’avoir.

Ce livre trouve ainsi ses origines dans la recherche d’une meilleure compréhension de ce qui s’est passé, mais aussi dans des interrogations teintées d’inquiétude et d’espoir vis-à-vis de l’avenir du Maghreb et la place des sociétés civiles dans cette transformation. Comment expliquer que de tels événements se soient répandus comme une traînée de poudre en 2011 pour le Maroc et la Tunisie, puis en 2019 pour l’Algérie? Que signifient-ils dans l’évolution de chacun des pays et de la volonté des citoyens de voir changer les choses? Qu’en est-il aujourd’hui des changements provoqués sur le plan sociétal? Comment appréhender ce que révèlent les situations économique et politique d’un côté, inscrites dans un temps court, visible et médiatisé de l’histoire, et ce qui se passe de manière profonde et parfois cachée, dans les “entrailles” des sociétés de chacun des pays?

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Habités par le sentiment que les questions posées ne trouvaient pas toujours de réponse, et ce malgré une littérature et des éclairages parfois passionnants des spécialistes de cette région sur la situation politique et les enjeux de la démocratisation réussie ou avortée des sociétés concernées par les printemps arabes, nous avons eu le désir d’apporter à la connaissance du Maghreb un travail d’investigation centré sur des dynamiques encore insuffisamment étudiées à ce jour, dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, de la gestion locale des problématiques environnementales et/ou de la protection sociale : des dynamiques, en dehors de l’expression citoyenne sur l’espace public, susceptibles d’éclairer “autrement” les soubresauts les plus récents de l’histoire de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie.

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Au travers de notre entrée “singulière” sur la société civile, nous voilà donc animés par le désir d’explorer les dynamiques parfois “invisibles” ou non prises en compte jusqu’alors dans l’observation des évolutions récentes des pays du Maghreb, sur des registres autres que la dimension politique de la citoyenneté. Nous voilà également intéressés et interpellés par la capacité de la société civile à faire bouger les lignes sur les questions sociales et environnementales à l’heure du réchauffement climatique et des limites du modèle de développement qui a prévalu jusqu’alors.

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Bien des expériences menées à l’échelle locale montrent que la société civile est en capacité d’innover et d’expérimenter là où on ne l’attendrait pas forcément. D’abord, dans des secteurs sociaux vitaux comme le préscolaire, la socialisation des jeunes, la formation professionnelle et l’accompagnement vers l’emploi des plus démunis, que ce soit par le salariat ou l’entrepreneuriat individuel et collectif. Ensuite, dans des domaines essentiels du vivre-ensemble comme la gestion environnementale de proximité, à l’échelle d’un quartier, par des collectifs d’habitants, mais aussi des expériences de gouvernance locale démocratique ou encore de lutte pour les droits et la participation citoyenne à la vie publique.

Au regard des modes d’approche, ce sont souvent des expériences dans des domaines où les pouvoirs publics n’interviennent pas ou sont largement déficients. Ce sont aussi des porteurs de projets qui innovent, font des trouvailles pour lutter contre les difficultés du quotidien et prendre en compte les particularités du contexte dans lequel leurs actions sont menées. Et puis, il y a une perspective inédite pour certaines expériences, celle de s’autonomiser, notamment parce qu’à côté du modèle associatif classique qui a besoin des subsides de l’État ou des acteurs de la coopération internationale pour mener à bien ses projets sociaux, il y a parfois l’existence d’un modèle entrepreneurial qui permet de dégager des revenus, et donc, de faire vivre ce qu’on expérimente par ailleurs à perte.

Ces découvertes sont donc assurément les signes d’une évolution très intéressante et de changements inédits, suggérant que la manière de considérer l’appui ou le partenariat avec la société civile ne soit plus à faisceau unique (aide financière) ou à double entrée (aide financière et renforcement de capacités) mais à multiples configurations, dont celle du partenariat, en fonction des modèles qui se présentent aux pouvoirs publics comme aux bailleurs de fonds.

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Reste maintenant à voir s’il est possible d’aller plus loin, d’abord pour comprendre et mesurer plus précisément ce qui se passe dans le tréfonds de nos trois sociétés, mais aussi, pour évaluer leur capacité à ne pas revenir en arrière.

Ce qui est clairement perceptible à ce jour, c’est d’abord l’existence de sociétés en pleine mutation, et donc potentiellement instables, avec la montée des conservatismes religieux. Ce sont ensuite des ruptures générationnelles de plus en plus marquées entre les jeunes associations ou collectifs et les associations “historiques” dans tous les domaines observés : des ruptures qui sont d’ailleurs davantage liées aux manières de faire, à l’utilisation des réseaux sociaux et du numérique, plutôt qu’aux valeurs sociales, culturelles et écologiques qui les habitent. C’est encore le génie à l’œuvre sur lequel il faut compter, notamment au sein d’une société civile qui témoigne de sa capacité à créer, innover et surprendre. Quand une association développe un modèle hybride au modèle classique, combinant stratégie entrepreneuriale et valeurs associatives, quand une initiative citoyenne porte une action capable de préfigurer une politique publique ou qu’elle développe un projet en capacité d’être force de proposition pour les acteurs de la coopération internationale, il y a là, quelque chose d’un renversement paradigmatique qui témoigne de la maturité grandissante de la société civile, de sa capacité à s’autonomiser et à être l’aiguillon qui peut orienter le politique.

Et puis, on ne peut faire fi, au travers des ruptures qui se dessinent sous nos yeux, des formes d’expression montantes, mais aussi des acteurs potentiellement incontournables de demain. Parmi les formes d’expression, ce sont les collectifs qui se constituent de manière informelle et éphémère pour défendre une cause, un droit, une personne, une terre ou mener un projet à l’échelle locale, etc. Tout montre, à ce propos, que de plus en plus de changements passent par eux.

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Parmi les acteurs potentiellement incontournables de demain, il y a les syndicats dont on sait qu’ils ont marqué l’histoire et l’actualité récente, au moins pour la Tunisie, avec l’UGTT (Union générale du travail tunisienne) qui a joué un rôle essentiel dans le déroulé des événements et ses suites.

Au travers de ces formes d’expression et d’organisation, c’est une autre confrontation entre conservatisme et innovation, entre anciennes et nouvelles formes d’expression sur l’espace public qui est potentiellement au rendez-vous, mais c’est aussi la problématique de la médiation et des “interfaces” avec les pouvoirs publics, et au-delà, la manière dont ils sont susceptibles de produire ou d’accompagner les changements étudiés dans les domaines sociaux et environnementaux.

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N’oublions pas non plus que la question écologique nécessite plus que jamais pour la Méditerranée, qui représente un des principaux hotspots planétaires du réchauffement climatique, que l’on soit à l’écoute des initiatives de la société civile dans le domaine environnemental, puis l’accompagnement des innovations qui peuvent être trouvées, et potentiellement démultipliées à grande échelle, avec/par les pouvoirs publics. Certaines des expériences observées dans chacun des trois pays nous convient déjà au rendez-vous des solutions potentielles. Gageons que la direction qu’elles indiquent fasse office de modèle pour les transitions à mettre en œuvre, et qu’elles permettent de mettre en acte l’espoir qu’elles représentent… pour le mieux vivre ensemble de demain.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Voici l’article original. Emmanuel Matteudi, professeur des universités en urbanisme, Aix-Marseille Université (AMU) et Martin Péricard, chef de projet (éducation, formation, sociétés civiles), Agence française de développement (AFD)

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