Post Covid-19 : l’éthique au service d’une reconstruction résiliente

Par El Fallah Seghrouchni Amal

La pandémie de Covid-19 a mis sous pression extrême États, systèmes de santé publique, économies, sociétés, communautés et individus. À la complexité de la situation sanitaire se sont ajoutées de dures contraintes de réactivité révélant de nombreux problèmes structurels et des carences en ressources qui ont éprouvé la résilience mondiale là où l’on s’y attendait le moins. À situation inédite questions inédites, mais quid des réponses ?

La brutalité de la crise a soulevé des questions éthiques nouvelles. Dans un contexte d’urgence menaçant les équilibres sociétaux, politiques et géopolitiques, trois priorités se bousculent et s’entremêlent dans un cercle vertueux : sauver les vies et les dignités humaines, maintenir l’économie à flot et préserver la démocratie des menaces engendrées par les stress et les traumatismes du Covid-19.

La concomitance de ces priorités a parfois nécessité des arbitrages rapides et des décisions à la volée même quand le recul venait à manquer. Et c’est justement dans ce contexte tendu et mouvant qu’il est crucial de construire un triptyque éthique harmonisant les processus d’analyse, de décision et de déploiement, nécessaire à une gestion efficace et équitable de la crise.

Nouveaux dilemmes

Comment assurer la continuité des services (sanitaires, éducatifs, administratifs ou d’approvisionnement…) sans engager la sécurité des uns ou des autres ? Comment garantir l’équité sociale et le respect des dignités devant la rareté des ressources ? Comment aider la recherche scientifique à trouver un remède dans l’urgence en respect des normes éthiques ? Comment concilier les droits fondamentaux de la vie privée et la nécessité de retrouver, à des fins de prévention, la trace des contacts grâce aux technologies numériques ?

La sortie du confinement est un véritable casse-tête chinois riche de nouveaux dilemmes. Doit-on responsabiliser les parents quant au retour de leurs enfants à l’école ? Doit-on engager la responsabilité des chefs d’entreprise ou des élus dans la gestion du déconfinement ? Comment inciter les citoyens à accepter le dépistage et à adhérer volontairement aux applications de traçage numérique ?

Une considération éthique fondamentale est de trouver le bon équilibre entre la responsabilité individuelle et la responsabilité collective

Une considération éthique fondamentale est de trouver le bon équilibre entre la responsabilité individuelle et la responsabilité collective. Il s’agit d’inscrire l’autonomie individuelle dans un principe de solidarité sociale pour ne pas mettre en péril la santé collective. Personne n’est en sécurité tant que tous ne le sont pas.

La question est sanitaire, morale et économique, de façon indivisible, et la stratégie de lutte contre le Covid-19 a mobilisé une panoplie de moyens incluant les gestes barrières, la distanciation physique, les tests, le diagnostic, l’isolement, l’accompagnement, le traitement et l’hospitalisation.

Aujourd’hui, pour réussir le déconfinement, des applications de traçage des contacts viennent compléter le dispositif. Ces applications sont différentes d’un pays à l’autre. Dans la majorité des pays soucieux de la vie privée des citoyens, ces applications ont créé le débat pour, in fine, opter pour des solutions fondées sur l’anonymisation des données (pseudonymisation) et le traçage sans géolocalisation (tracking).

À l’instar du confinement qui s’est inscrit dans une vision de préservation de santé publique et de solidarité malgré sa limitation des libertés individuelles, les applications de traçage constituent aujourd’hui une brique importante, à condition de s’assurer que leur efficacité et leur fiabilité soient portées par un déploiement éthique qui invoque trois principes.

Le premier principe privilégie les moyens techniques qui respectent la vie privée, veillent au caractère proportionné de la collecte des données et définissent les délais légaux de leur utilisation. Il incombe aux autorités publiques d’assurer le contrôle de l’activation, de l’adaptation des paramètres, ou la désactivation de ces outils en fonction de l’évolution de la situation sanitaire.

Le second principe impose le respect des droits de l’Homme et la veille sur sa dignité. Le recours aux outils numériques sophistiqués peut engendrer des discriminations envers les personnes technophobes qui ne peuvent utiliser ces applications, ou celles qui souffrent d’un manque d’infrastructure ou d’accès au réseau, celles qui ne possèdent pas de smartphone nécessaire au protocole de communication (Bluetooth) de ces applications. Par ailleurs, il faut être vigilant à l’égard de la stigmatisation des personnes testées positives ou potentiellement contaminées.

Le troisième principe concerne la nécessité d’un déploiement démocratique. Dans le cadre d’une adhésion volontaire sans contrainte ni pression, le consentement des citoyens doit être libre et éclairé. Il peut être retiré si la situation sanitaire ou les conditions de déploiement changent. L’effacement ou la correction des données doivent être également garantis. L’éclairage des citoyens passera par une information régulière, transparente et intelligible.

Le QI technologique aujourd’hui plaide en faveur de la mise en place d’un cadre pédagogique pour débattre largement et démocratiquement des avantages de ces applications, de leur efficacité et des risques qu’elles portent en elles. Des explications adéquates aideront les citoyens à devenir acteurs d’une solution collective et participative.

Si la pandémie s’est propagée sans tenir compte des frontières, celles-ci retrouvent leur rôle de barrières à l’afflux de migrants, et se généralisent aujourd’hui pour enrayer l’épidémie quitte à déchiqueter des milliers de familles aux quatre coins du globe ignorant souffrances lourdes et séparations dépassant les 100 jours.

Il est de notre responsabilité collective d’immortaliser cet élan de générosité sociale et de créer une mémoire collective

Paradoxalement, certaines mauvaises herbes ne souffrent d’aucune frontière, voire s’en fortifient. Des fake news, des deep fakes, des populismes et des mauvaises jurisprudences prolifèrent à travers ce lien invisible qu’est Internet et véhiculent, entre autres, des propagandes légitimant des violations des droits de l’Homme sous certains cieux (comme le tracking en Corée, le scoring en Chine).

Dorénavant, nous devons compter sur notre résilience individuelle et collective pour dépasser les traumatismes induits par cette crise : à Madrid, un croquemort choqué par un enterrement de 7 minutes ; en France, des EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) mutés en couloirs de la mort (mortalité en hausse de 232 %) ; partout ailleurs, des personnes vulnérables isolées dans la précarité, le confinement accentuant les violences familiales, ou encore des salariés piégés en télétravail, “jonglant entre travail et vie de famille”.

Mais cette épreuve a également donné naissance à des formes de solidarités inédites et des rapprochements salutaires comme cette église allemande qui accueille des musulmans pour leur prière du vendredi. Il est de notre responsabilité collective d’immortaliser cet élan de générosité sociale et de créer une mémoire collective incarnée par des œuvres d’art, des écrits, et de le poursuivre par des actions de solidarité à long terme pour transmettre aux générations futures à quel point l’humain est résilient.

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