Dans un sanctuaire centrafricain, chercheurs et pygmées alliés pour sauver le pangolin

Mammifère le plus braconné au monde, notamment en Afrique et en Asie, à cause de sa chair et de ses écailles prisées en Chine, le pangolin est soupçonné d’avoir transmis le Covid-19 à l’humain. L’animal est pourtant méconnu des scientifiques.

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Un pangolin au zoo de Singapour, le 30 juin 2017. Crédit: Roslan Rahman/AFP

On distingue à peine sa silhouette préhistorique tandis qu’il progresse lentement dans les arbres de la forêt équatoriale centrafricaine. Mais les pisteurs n’ont qu’à écouter le frou-frou de ses écailles caressant les feuillages pour le repérer. Contre les prédateurs, le maladroit pangolin à longue queue ne peut compter que sur son camouflage d’écailles brunes et sur sa petite taille. Un maigre arsenal.

Mammifère le plus braconné au monde, le pangolin est victime d’un trafic intense sur le continent africain. Selon une étude internationale publiée en 2017 par la revue Conservation letters, entre 400.000 et 2,7 millions pangolins sont chassés chaque année dans les forêts d’Afrique centrale.

Comble du malheur pour lui, le mammifère est aussi soupçonné par une équipe de chercheurs chinois d’avoir transmis le nouveau coronavirus à l’humain, sur un marché de gibier à Wuhan, en Chine. Une théorie contestée par nombre d’experts, mais qui aurait dû cependant rendre sa chair ou ses écailles moins prisées en Afrique comme en Chine. Hélas…

Oublié des études scientifiques

Le spécimen du jour est chanceux : les forêts du parc national de Dzanga-Sangha, dans l’extrême sud-ouest de la Centrafrique, sont le dernier sanctuaire de vie animale dans un pays ravagé par la guerre civile. Et l’un des rares refuges au monde pour ce mammifère menacé d’extinction.

“Il n’existe quasiment aucune donnée sur le pangolin à longue queue, et à peine davantage sur les autres espèces africaines”

Maja Gudehus, vétérinaire

Quant aux pisteurs, ce sont des scientifiques qui n’en ont ni après sa chair — réputée pour son goût — ni après ses écailles, que la médecine traditionnelle chinoise s’arrache à prix d’or pour des vertus thérapeutiques non prouvées et fortement contestées.

L’équipe emmenée par la vétérinaire Maja Gudehus est à Dzanga-Sangha pour mener à bien un projet de recherche unique sur le continent : étudier les pangolins dans leur milieu naturel, afin de mieux les comprendre et de mieux les protéger. Car malgré la notoriété qui lui vaut tous ses malheurs, le pangolin est particulièrement méconnu des scientifiques.

Longévité, territoire, alimentation, habitudes de vie, de reproduction… “Il n’existe quasiment aucune donnée sur le pangolin à longue queue, et à peine davantage sur les autres espèces africaines”, explique Maja Gudehus, en observant son protégé évoluer dans les hauteurs.

Des caisses d’écailles de pangolin, au bureau du WWF de Bayanga, le 13 mars 2020.Crédit: AFP

L’animal, qui s’immobilise et se roule en boule à l’approche du danger, est particulièrement facile à capturer. Mais c’est un des animaux les plus difficiles à étudier en captivité. “On ne peut pas les garder plus de quelques jours. Ils ne prennent pas de nourriture, meurent de stress, de gastrites et d’autres problèmes qu’on ne connaît pas encore”, déplore Maja Gudehus.

L’unique solution consiste donc à “monitorer” au jour le jour quelques spécimens bien identifiés, avec l’aide des pygmées de la région. La science des Baaka, fins connaisseurs de la forêt, est essentielle pour pister ces animaux fragiles et craintifs.

Braconnage intensif

Sur les trois spécimens étudiés récemment, un premier s’est volatilisé, et un deuxième a été victime d’un parasite jusqu’alors inconnu. “D’habitude, on peut sentir quand un animal va mal. Mais les pangolins, eux, peuvent mourir en une demi-heure sans qu’on ait le temps de s’en apercevoir”, explique Maja Gudehus.

Cette vétérinaire suisse doit faire avec les moyens du bord pour prodiguer les soins nécessaires. Son laboratoire est aussi sa maison : une minuscule case assiégée par la forêt, où s’amoncellent ouvrages scientifiques et boîtes de matériel médical, entre le lit de camp et le microscope.

“Un pot d’écailles de pangolin, ça se vend environ 45 euros. S’il y avait du travail ici, les gens ne chasseraient pas”

Pas de quoi entamer le moral de cette scientifique passionnée : “Tout reste à découvrir ! Les principales références scientifiques, ce sont les ouvrages d’Elizabeth Page, écrits en 1940. C’est vraiment extraordinaire que si peu ait été recherché jusqu’à maintenant. Il faut qu’on se dépêche !” s’enthousiasme-t-elle. “Avant, on voyait beaucoup de pangolins”, assure Didon, un des meilleurs pisteurs Baaka de la région. “Aujourd’hui, c’est devenu rare.

Même si les quatre espèces présentes en Centrafrique sont protégées, la loi est bien difficile à faire respecter : les deux tiers du territoire sont aux mains de groupes armés rebelles. “Contrairement aux éléphants, les pangolins sont très difficiles à suivre, et c’est rare de pouvoir arrêter les braconniers pendant la chasse”, explique Luis Arranz, en charge du parc national pour le Fonds mondial pour la nature (WWF). “On doit s’en remettre aux saisies sur la route et à nos informateurs”.

Quelque part dans les bureaux du parc, il faut pousser une porte de métal pour avoir un aperçu de l’ampleur du trafic : des caisses sur des étagères débordent d’écailles qui étaient destinées au marché chinois. Un butin estimé à plusieurs centaines de milliers d’euros. “Ici, beaucoup de gens font ça”, assure un chasseur de la région sous couvert de l’anonymat. “Un pot d’écailles de pangolin, ça se vend environ 30.000 francs CFA (45 euros). S’il y avait du travail ici, les gens ne chasseraient pas”, assène-t-il.

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