Coronavirus: l’industrie du textile sur le fil du rasoir

Premier employeur industriel du pays, le secteur du textile et de l’habillement craint pour sa survie suite à l’arrêt des activités de nombreux donneurs d’ordre européens et à la fermeture des usines et magasins pour éviter la propagation du Covid-19.

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L’industrie marocaine du textile voit toutes ses mesures de protection réduites à néant avec la baisse de la devise turque. Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

C’est l’un des secteurs industriels les plus touchés par la crise économique liée à la pandémie du coronavirus. Le secteur du textile et de l’habillement, qui emploie plus de 190.000 personnes et peut se targuer d’être le premier employeur industriel du royaume avec plus du quart des emplois industriels nationaux, subit la crise de plein fouet.

“Personne n’est capable de prédire quelle sera la période la plus critique et quand est-ce qu’on aura des réouvertures d’usines”

Mohamed Boubouh

L’impact est très important, même si on ne peut pas le chiffrer pour le moment. Personne n’est capable de prédire quelle sera la période la plus critique et quand est-ce qu’on aura des réouvertures d’usines”, explique à TelQuel Mohamed Boubouh, président de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement. “Tous les donneurs d’ordre européens sont impactés et la majorité d’entre eux ont arrêté leurs activités. Bien sûr, cela se répercute sur nous”, ajoute-t-il.

Suspension des commandes

L’Espagne et la France, qui ont annoncé ces derniers jours un confinement général de la population, sont les premiers partenaires du Maroc en matière de textile et d’habillement. Le royaume est notamment le principal fournisseur d’Inditex, le géant espagnol qui possède plusieurs marques de prêt-à-porter, dont Zara, Pull and Bear, Bershka et Stradivarius. Le 18 mars, le groupe a fermé pas moins de 3785 boutiques dans 39 pays du monde.

Les 38 milliards de dirhams d’export qu’on fait chaque année (soit près d’un quart des exportations du pays, ndlr) proviennent en grande partie du commerce avec l’Europe, notamment avec l’Espagne et la France. La majorité des clients ont soit procédé à des annulations de commandes, soit les ont figées en nous demandant d’arrêter de produire”, précise Mohamed Boubouh.

De son côté, Karim Tazi, patron de l’enseigne marocaine Marwa, indique avoir fermé tous ses magasins le 18 mars, jusqu’à nouvel ordre. “Sachant que 100% de notre chiffre d’affaires provient des ventes dans nos magasins, nous n’aurons donc plus aucune recette. C’est la réalité de toutes les enseignes de mode. Nous avons également été contraints d’arrêter les 2500 personnes qui travaillent dans notre écosystème, entre salariés (1200) et sous-traitants (1300), puisqu’on n’aura aucune commande à leur passer”, précise-t-il.

“Nous avons fini les commandes en cours et nous sommes à l’arrêt pour une durée indéterminée”

Karim Tazi (Marwa)

Concernant leur activité à l’export, là aussi, tout est à l’arrêt. “D’abord pour des raisons sanitaires, mais aussi parce qu’on dépend des donneurs d’ordre internationaux qui ont eux-mêmes fermé leurs magasins sur nos marchés principaux que sont l’Espagne, la France et l’Italie. Nous avons fini les commandes en cours et nous sommes à l’arrêt pour une durée indéterminée”, poursuit-il.

Cette situation plonge les industriels du textile dans le brouillard vis-à-vis de la pérennité de leur entreprise. “C’est la première fois que l’on fait des projections où l’on fera zéro chiffre d’affaires. Le scénario le plus probable est celui de deux mois au moins pour retrouver une activité normale. Mais dans cette phase-là, comment faites-vous pour maintenir l’activité puisqu’il n’y a pas de rentrée d’argent mais que des sorties?”, s’interroge Karim Tazi, qui indique n’avoir aucune visibilité sur l’issue de la crise.

Autre problème souligné par l’entrepreneur, la gestion des stocks, dépendante des saisons dans le secteur de la mode. “D’habitude, vous vous engagez 4 ou 6 mois avant pour acheter vos intrants, et lorsque vous les recevez, ce sont ceux qui devaient servir maintenant. Ce sont des intrants très saisonniers. Mais là, ils ne servent plus à rien. Et qui peut dire aujourd’hui quel sera le niveau des ventes dans 4 à 6 mois?”, s’interroge-t-il encore.

Elles vont donc non seulement perdre leur chiffre d’affaires sur les 3 ou 4 prochains mois, mais elles vont aussi perdre l’encaissement des 5 derniers mois”

La question des délais de paiement est une autre épée de Damoclès. Sur le marché local, où la majeure partie de la distribution se fait via le circuit traditionnel, c’est-à-dire les grossistes, les détaillants et les souks, les délais de paiement varient entre 4 et 8 mois, moyennant des chèques ou des traites, souligne un autre industriel du textile, qui a préféré garder l’anonymat. “Les entreprises sont en train de fermer, elles ne vont pas faire de chiffre d’affaires sur les mois à venir. Et tout ce qu’elles ont dans le portefeuille comme chèques et traites risque de ne pas être payé. Elles vont donc non seulement perdre leur chiffre d’affaires sur les 3 ou 4 prochains mois, mais elles vont aussi perdre l’encaissement des 5 derniers mois, si l’on considère que le délai de paiement moyen est de 150 jours. L’impact est considérable pour les PME qui opèrent dans le secteur”, détaille-t-il.

D’un point de vue sanitaire aussi, il est quasi impossible pour les industriels de maintenir à la fois la production et la sécurité de leurs salariés, notamment dans les usines de confection “où il y a beaucoup d’ouvriers, souvent dans de petits espaces, qui se font passer de la matière de main à main. Les entreprises sont contraintes de fermer”.

Des aides attendues

“Le risque, c’est qu’au redémarrage, les entreprises bancarisées ferment et que les autres continuent à fonctionner normalement”

Estimant qu’il est encore trop tôt pour évaluer les pertes financières, le “textilien” se demande plutôt si certains industriels vont sortir “plus perdants que d’autres” de cette crise : “Les entreprises informelles, qui ne sont pas bancarisées, n’ont finalement pas un grand risque. Par contre, les entreprises qui ont des dettes, des lignes de crédit et des cautions personnelles risquent gros. Le commerçant informel ne vend pas, n’achète pas et ne paie pas ce qu’il doit à ses fournisseurs. Mais l’entreprise qui a des crédits se trouve en difficulté. Le risque, c’est qu’au redémarrage, les entreprises bancarisées ferment et que les autres continuent à fonctionner normalement”.

Seule une intervention de l’Etat pourrait les aider à sortir la tête de l’eau. “Sur le marché local, il faut absolument un soutien des banques”, estime l’industriel. “Sans des aides publiques massives, ça risque d’être compliqué. Nous sommes en train de voir avec les pouvoirs publics comment sauver les entreprises dans notre écosystème. Beaucoup de discussions sont en cours”, explique pour sa part Karim Tazi.

Le patron de l’AMITH, quant à lui, garde espoir: “Il y a déjà la suspension des charges patronales jusqu’à fin juin et le moratoire sur les crédits bancaires, aussi bien pour l’ouvrier que pour l’entreprise. Je pense que les pouvoirs publics sont en train de faire le maximum pour nous aider”.

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