Une direction du ministère des Finances éreinte le bilan du Plan Maroc Vert

Une direction du ministère des Finances éreinte le bilan du Plan Maroc Vert

À un an de l’échéance du Plan Maroc Vert, la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) du ministère de l’Économie a dressé un bilan de la stratégie portée par le ministre de l’Agriculture Aziz Akhannouch, pointant ses lacunes malgré un investissement public de 43 milliards de dirhams.

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Le ministre de l'Agriculture Aziz Akhannouch, lors d'une séance de questions orales au Parlement en avril 2019. Crédit: Rachid Tniouni / TelQuel

Ce document a été élaboré sous la responsabilité de la Direction des études et des prévisions financières et ne reflète pas nécessairement la position du ministère de l’Économie et des Finances”. Ce disclaimer ne figure pas automatiquement dans tous les rapports de la DEPF, mais il apparaît en bonne place dans celui publié le 25 juillet, à l’issue d’une “étude approfondie” sur le secteur agricole.

À la première lecture, il s’agit d’un nouveau bilan du Plan Maroc Vert (PMV), ce plan stratégique initié par le ministre de l’Agriculture Aziz Akhannouch en 2008 à échéance 2020. “Moyennant une mobilisation soutenue de l’investissement, aussi bien public que privé, le secteur agricole a connu au cours de cette dernière décennie une évolution structurelle majeure marquée par le renforcement du poids des filières agricoles à forte productivité et valeur ajoutée (arboriculture et élevage en particulier) et par l’amélioration sensible de sa résilience au regard des aléas climatiques”, relève par exemple le rapport en introduction. C’est ce qui permet au quotidien Aujourd’hui le Maroc, propriété de Caractères Media Group dont Aziz Akhannouch est actionnaire, de titrer en Une de son cahier “éco” du lundi 29 juillet que “la DEPF met en avant les acquis et le potentiel du PMV”.

Mais à y regarder de plus près, la DEPF met aussi en avant ses failles. “L’arrivée à échéance du PMV en 2020 soulève la question de la consolidation des acquis jusque-là enregistrés par le secteur agricole et celle du relèvement de quelques défis structurels, endogènes et exogènes, auxquels le secteur demeure confronter. Il s’agit, en l’occurrence, de l’intégration intersectorielle du secteur, notamment avec son aval agroindustriel, de la mobilisation et de l’usage efficient des ressources hydriques, du renforcement de la compétitivité des produits agroalimentaires sur le marché mondial et leur repositionnement sur des marchés à fort potentiel ainsi que la consolidation de la vocation inclusive de l’agriculture marocaine en l’inscrivant dans une logique d’écosystème intégré au niveau rural”, poursuit la DEPF. Derrière ces longues phrases, le bureau d’études du ministère des Finances met surtout en lumière des chiffres qui contredisent le bilan largement positif porté par le ministère de l’Agriculture. De la part d’une direction ministérielle, c’est une première.

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Une meilleure offre agricole, mais…

De 2008 à 2017, le secteur agricole a bénéficié d’“un soutien public renforcé sous forme de subventions et d’incitations publiques en faveur des productions agricoles à forte productivité et valeur ajoutée”, explique l’étude. En chiffres, le Plan Maroc Vert a coûté quelque 43 milliards de dirhams en investissements publics. Sans compter les subventions et autres aides publiques en faveur de l’investissement privé, dont le montant n’a pas été révélé. Un coup de pouce financier qui a davantage profité aux grandes exploitations. En effet, l’étude prend soin de souligner que le souci de la “maximisation des retombées” ne doit pas faire oublier que “le soutien public devrait cibler en priorité le renforcement de la modernisation et de la compétitivité des petites et moyennes exploitations agricoles”.

À ce propos, l’étude suggère d’ores et déjà que, lors du Plan Maroc Vert II à venir, “le système de soutien public devrait être assujetti à des mécanismes rigoureux de suivi et d’évaluation pour en apprécier l’efficience et l’efficacité et permettre, par ricochet, d’opérer en permanence les ajustements qui s’imposent”.

Dans les exploitations agricoles, les investissements du PMV ont principalement profité aux filières de l’olivier (+7,4 %), des agrumes (+6,3 %) et de la viande rouge (+4,8 %). Un essor de la production qui s’est traduit par une hausse des exportations des “fruits frais ou secs, congelés ou en saumure” (+13,5 %), des “légumes frais, congelés ou en saumure” (+8,5 %) et des “tomates fraîches” (+5,6 %). Malgré la croissance 8,2 % des exportations de produits agroalimentaires bruts et transformés sur la période 2008-2018, “le taux de couverture des importations agroalimentaires demeure relativement faible, se situant à 52 % sur la [même] période”, précise l’étude. À noter cependant, le repli de 47,1 % du déficit commercial des produits alimentaires.

… une perte d’emplois…

Et si le secteur agricole a davantage produit en 2017 qu’en 2018, cet élan n’a pas bénéficié aux travailleurs marocains. Vital pour le pays, l’emploi agricole concerne plus de 38 % de l’emploi total et 74 % en milieu rural. Alors que le PMV prévoyait la création d’un million de nouveaux postes à l’horizon 2020, l’étude de la DEPF montre que l’agriculture a détruit des emplois au cours de la période 2010-2016, quand le ministère de l’Agriculture affirme qu’il en a créé 300 000. Le document affirme que l’emploi agricole a, en moyenne,  baissé d’environ 0,4 % chaque année, pour descendre en dessous de la barre de 4 millions. Tout à l’inverse, souligne le bureau d’étude, de pays qui font face aux mêmes problématiques que le Maroc et qui ont tous vu, sur la même période, leur nombre de travailleurs agricoles augmenter. C’est le cas l’Égypte (+1,51 %), la Turquie (+1,25 %) et le Mexique (+0,18 %).

Le DEPF lie la perte de travailleurs à la hausse de l’intensité capitalistique dans l’agriculture, qui a progressé en moyenne de 3,9 % par an sur la période 2008-2014. Cette donnée suggère en fait que le facteur capital a remplacé le facteur travail et que les machines se sont substituées aux paysans. Quoi qu’il en soit, la progression des actifs physiques (terres, machines, entrepôts, etc.) demeure inférieure à celle constatée en Tunisie (+6,1 %) et en Turquie (+5,4 %).

… et une agro-industrie à la traîne

Trop faible pour faire émerger une véritable industrie agroalimentaire au Maroc ? Le bureau d’étude regrette en effet que “le potentiel du secteur agroindustriel demeure insuffisamment exploité au Maroc au regard de l’essor de l’offre agricole. En effet, le rapport entre la valeur ajoutée du secteur agroindustriel et celui agricole n’a été que de près de 0,3 en moyenne sur la période 2008-2014 contre environ 1,5 et 1,2 respectivement pour la France et l’Espagne.” La DEPF met en lumière le “déficit en termes de valorisation de la production agricole, faute d’une intégration industrielle conséquente de ce secteur”, pourtant nécessaire afin de “tirer profit de la dynamique de la demande mondiale pour les produits agroalimentaires”.

Pour le chapitre de la gestion de l’eau, le DEPF estime que “plusieurs dimensions de la politique de l’eau et de l’irrigation au Maroc mériteraient d’être revues et réajustées,” et une attention particulière portée à “l’adaptation de la politique de tarification de l’eau d’irrigation en vue de refléter la rareté de l’eau et le coût réel de sa mobilisation.”

Concernant le problème de l’irrigation au gaz, l’étude prend acte que “la consommation énergétique dans le secteur agricole demeure marquée par le recours à l’utilisation du gaz butane dont l’ampleur reste difficilement chiffrable induisant un détournement des subventions publiques”. Le déficit pour la caisse de compensation se chiffrerait autour de 5 milliards de dirhams par an. Malgré le plébiscite des agriculteurs pour une subvention totale ou partielle des systèmes de pompage solaire, aucune incitation financière susceptible d’abolir l’usage du butane n’a vu le jour depuis 2008.

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