Les dessous de la suspension de cote d'Attijari Bank en Tunisie

Les dessous de la suspension de cote d'Attijari Bank en Tunisie

Un communiqué de la bourse de Tunis, publié le 14 mars, annonçait la suspension de la cotation de l'action d'Attijari Bank. Derrière cette décision, une enquête des douanes tunisiennes sur une affaire de sortie illégale de fonds.

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Crédit : Laurent Vincenti/Wikipedia.

La nouvelle est tombée comme un couperet. Le 14 mars, un communiqué lapidaire publié sur le site de la bourse de Tunis annonce qu’“à la demande du Conseil du Marché Financier, la cotation des titres Attijari Bank est suspendue à partir du jeudi 14 mars 2019”. Aucune explication n’est donnée.

D’après un haut responsable de la Bourse de Tunis, cité par le site tunisien Businessnews : “cette suspension vient à la suite d’une fuite de capitaux pour un montant de près de 200 millions de dinars (environ 640 millions de dirhams). La brigade des enquêtes douanières s’était saisie de l’affaire puisque ces montants ont été transférés sans passer par le mécanisme TTN”. TTN, pour Tunisie Trade Net, est le guichet unique électronique par lequel sont déclarées toutes les opérations de commerce extérieur.

Dans un communiqué publié le jour même de la suspension de cotation, la banque confirme “qu’elle fait l’objet depuis quelques jours d’une enquête douanière sur d’éventuelles infractions à la réglementation régissant le commerce extérieur, à l’instar de plusieurs autres enquêtes similaires ayant concerné d’autres institutions financières par le passé”. Et de préciser : “Attijari Bank s’étonne de ne pas avoir été contactée par les supports qui ont colporté des informations infondées à ce sujet, et se réserve tous les droits pour protéger sa réputation”.

Qu’en est-il vraiment de cette affaire ? D’après une source tunisienne proche du dossier contactée par TelQuel, “il s’agit d’une opération de sortie de fonds de la Tunisie opérée par un client de la banque à El Jem, une ville réputée pour ses réseaux de contrebande. Les autorités soupçonnent la complicité d’Attijari dans l’opération”.

Quelques jours avant la suspension de la cote, le site tunisien Réalités annonçait d’ailleurs “l’arrestation de quatre cadres bancaires travaillant dans une institution bancaire privée, pour leur implication dans une affaire de contrebande”. Selon le site, “ces banquiers ont aidé un contrebandier originaire de la ville d’El Jem -à 200 km au sud de Tunis- à faire sortir une somme d’argent estimée à 200 millions de dinars via des opérations d’importation fictives”. La radio Mosaïque FM, qui cite une source “très bien informée”, explique quant à elle que “le contrebandier fournissait de fausses déclarations douanières liées à des opérations d’importation à la banque. Il a réussi à faire transférer toute cette somme vers plusieurs pays tels que Dubai, la Turquie, la Chine et l’Espagne”.

D’après notre source à Tunis, les quatre agents arrêtés dans cette affaire sont des salariés d’Attijari. Deux d’entre eux ont déjà été relâchés par les autorités. Interrogée sur ce point Ibtissam Abouharia, responsable information financière et relations investisseurs à Attijariwafa Bank, nous dit “ne pas être informée”.

Réactions politiques

Il s’agit d’une exagération de la part des douanes, l’implication de la banque dans cette opération n’est nullement prouvée”, nous explique Kais Kriaa, président du directoire d’AlphaMena, une firme de conseil financier basée à Tunis qui accompagne des investisseurs étrangers dans leurs placements au Maghreb et au Moyen-Orient. Pour Kais Kriaa, si l’action d’Attijari Bank à la bourse de Tunis s’est effondrée de 27% par rapport au début d’année pour atteindre 30 dinars l’unité suite à cette affaire, la  reprise de cotation le 15 mars lui a permis de rebondir pour atteindre 36 dinars au 25 mars. “C’est la preuve que les investisseurs gardent confiance dans l’entreprise”, estime Kais Kriaa.

Cependant, les politiques tunisiens n’ont pas tardé à réagir. “C’est un détournement réalisé par des particuliers avec la complaisance de chefs d’agence autour de la région d’El Jem qui est connue pour ses activités intenses en matière de négoce et de contrebande”, a déclaré Marouan Falfel, député de la majorité (Coalition nationale) et membre de la commission des finances au parlement tunisien à Jeune Afrique.

Depuis la révolution de 2011, l’économie tunisienne souffre de l’aggravation de la contrebande, phénomène dû à l’affaiblissement des systèmes de contrôle de l’Etat, ainsi qu’au manque de confiance des barons du marché parallèle dans le système bancaire. D’après les statistiques de la Banque centrale de Tunisie, la masse monétaire a triplé en 8 ans à cause du recours massif des contrebandiers à l’argent cash. Selon Moez Joudi, président de l’Association tunisienne de la gouvernance, l’économie informelle représenterait 53% du PIB.

Marouan Falfel, cité par Jeune Afrique, entend profiter de ce scandale pour “accélérer une réforme dont il est l’un des porte-étendards à l’assemblée : la libéralisation du code des changes jugé “trop restrictif” et qui favorise les fraudes comme celle-ci”. Au siège du groupe Attijari Wafa Bank à Casablanca, Ibtissam Abouharia déclare que “l’enquête suit son cours et le groupe suit de près le dossier”.

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