La fin des poursuites contre Helena Maleno fait jurisprudence pour "le droit à la vie aux frontières"

La fin des poursuites contre Helena Maleno fait jurisprudence pour "le droit à la vie aux frontières"

Acquittée par le tribunal de Tanger après 15 mois de procès pour trafic d’êtres humains, le cas de l’espagnole Helena Maleno Garzon prouve que « défendre le droit à la vie n’est pas un délit ».

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J’ai appris ces derniers temps que l’Europe est devenu un continent très dangereux pour les personnes qui défendent les droits des migrants. Mais aujourd’hui je sais que je suis ici, tellement forte, tellement entière et tellement libre, grâce à vous tous ». C’est ainsi que ce lundi 11 mars Helena Maleno Garzon, 48 ans, militante espagnole pour les droits de l’homme installée à Tanger, annonce la fin de ce qu’elle appelle un « cauchemar ».

Après 15 mois de procès, le tribunal de Tanger a décidé de classer sans suite l’affaire judiciaire entamée à son encontre en décembre 2017 pour « trafic d’êtres humains, favorisation de l’immigration irrégulière et d’associations de malfaiteurs » résumait-elle pour TelQuel il y a un an.

Son « cauchemar » commence en fait en 2012 lorsque l’Ucrif, la police espagnole des frontières, entame une enquête à son égard. Sans résultats, les Espagnols demandent alors au Maroc d’enquêter sur elle et accompagne sa demande d’un dossier criminel la concernant. « C’était un dossier horrible, plein de mensonges. Je n’arrivais pas à croire qu’une police en Europe, l’Europe de la démocratie, puisse créer un tel dossier ,» explique-t-elle. Cela alors que « l’audience nationale espagnole avait déjà déclaré à la police nationale espagnole que ce que je fais n’est pas un délit » rappelle-t-elle.

Originaire de la commune d’El Ejido en Andalousie, étudiante en journalisme, elle se tourne vers l’investigation sociale dès le début de sa vie professionnelle. Un choix qui, d’après elle, lui permet d’avoir « un réel impact sur la vie des gens ». C’est ainsi qu’elle arrive à Tanger en 2003 en tant qu’activiste pour l’ONG Intermon Oxfam. Elle mène une enquête sur les femmes qui travaillent dans les « maquila », des usines dédiées à l’export.

Rapidement, son intérêt bascule vers le trafic d’êtres humains. « Je viens d’une région très pauvre du sud de l’Andalousie. Elle s’est développée grâce à l’agriculture et au travail des migrants. Mais certains travaillaient dans des conditions d’esclavage et n’étaient pas intégrés. C’étaient surtout des Maghrébins. J’ai été frappée et j’ai commencé à réfléchir sur comment l’Europe contrôle ses frontières et crée parfois des conditions d’esclavage pour ces personnes. Je me suis alors intéressée à la traite d’êtres humains et ensuite j’ai commencé à former des policiers, des juges ou encore les services de sauvetage sur le sujet. Aujourd’hui je m’occupe surtout des femmes et des enfants migrants, » nous raconte Helena. Elle nous fait part de son étonnement lorsqu’elle s’est retrouvée face à un juge pour trafic d’êtres humains, alors qu’elle-même était habituée à former les juges contre ce type de trafic.

Elle cofonde en 2002 l’association de soutien aux migrants Caminando Fronteras. Elle donne la localisation des barques disparues aux services de sauvetage et cherche à identifier les disparus. Son numéro de téléphone est devenu la dernière planche de salut pour ces migrants clandestins qui l’appellent depuis le désert ou les embarcations et lui signalent leur localisation. Elle écrit par ailleurs le rapport sur la traite humaine pour Defensor del Pueblo, autorité espagnole chargée de garantir les droits des citoyens, et travaille aussi pour Alliance pour la solidarité (APS) sur l’intégration des migrantes et de leurs enfants au Maroc.

Son dernier rapport, écrit pour APS en 2018, traite des droits des femmes migrantes. Loin de se laisser freiner par les accusations légales à son encontre, sa page Facebook, qui compte plus de 160.000 abonnés, publie régulièrement des alertes et des avis de recherche de migrants disparus en mer. Lorsque nous l’appelons, elle interrompt la conversation pour répondre à l’appel d’un bateau en mer. Son engagement et sa détermination lui valent le Prix Mundo Negro pour la fraternité en 2017, le prix des Droits de l’homme de l’Union progressiste des procureurs et aussi celui du Conseil général des avocats d’Espagne. Ce même engagement qui l’ont mené au centre d’une enquête pour trafic d’êtres humains. Elle risquait la prison notamment pour des alertes lancées à Salvamento Maritimo, corps du ministère public espagnol chargé de la protection de la vie humaine en mer.

Aujourd’hui, elle peut enfin se dire libre. « Tout cela a été très long et très angoissant. Mais je dois dire que je me suis sentie bien traitée et respectée face à la justice marocaine. Ce pays qui m’accueille et que je considère aussi le mien m’a donné la possibilité de me défendre, » nous confie Helena Maleno.

En même temps, elle pointe certains abus, notamment de la part de la police espagnole. « Depuis 2012, la police espagnole a écouté mes conversations téléphoniques, sans aucun contrôle juridique. En plus, beaucoup de mes droits quotidiens ont été remis en cause. Je n’ai pas pu travailler ni circuler librement. Maintenant, je demande que tous ces droits me soient restitués pour revenir petit à petit à une vie normale » dénonce-t-elle, amère.

Malgré tout, Helena Maleno célèbre cette décision de justice qui est pour elle une « victoire collective». « Je suis vraiment contente qu’aujourd’hui, après toute la criminalisation de l’aide humanitaire en Europe, un pays comme le Maroc donne une importance majeure au droit à la vie. C’est la base de l’humanité et de la démocratie et c’est un message aux autorités et aux politiques européennes, » déclare-t-elle. Si elle est consciente que cela pourrait ne pas être la fin, au vu d’un contexte qu’elle définit « très compliqué », elle se dit tout de même confiante quant à la possibilité de construire une politique migratoire différente. « Je suis sûre qu’on peut protéger le droit à la vie aux frontières : il y a les moyens et les capacités. L’année dernière, à la fin du mois de Ramadan, beaucoup de marocains souhaitant passer la frontière sont restés bloqués en mer. Grâce à la collaboration du Maroc et de l’Espagne, des milliers de vies ont été sauvées » conclut celle qui a contribué a sauver au moins 10.000 personnes.

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