Quand le royaume importait de la piquette made in China

Entre 2008 et 2014, le Maroc a importé des milliers de litres de vins chinois bon marché. Et même les plus grands sommeliers du pays disent l’ignorer.

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Le Maroc produit environ 35 millions de bouteilles par an. Crédit: AFP

Si le Maroc fait depuis peu partie de la Route de la soie, corridor économique entre la Chine et l’Europe, le royaume n’a pas attendu le mémorandum de 2017 de la Banque Mondiale pour importer des marchandises depuis l’Empire du milieu. Et ce n’est pas de la soie — ou même de l’aéronautique made in Haite, groupe chinois qui devait investir un milliard de dollars dans le parc industriel Tanger Tech mais qui s’est soudainement évaporé du projet — que le Maroc importe, mais du vin bon marché à près de 11 dirhams le litre. Contactés par TelQuel, les plus grands sommeliers du Maroc ont été abasourdis (et plutôt amusés) par notre appel. “Alors là, vous m’apprenez quelque chose !”, “Jamais vu, jamais bu de vin chinois ici”, “Je ne vois pas comment, et encore moins pourquoi”… Tous l’assurent, ils n’importent pas de piquette chinoise. Pourtant, les chiffres sont là.

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Quelques clics adroits sur le site de l’Office des changes suffisent : entre 2008 et 2014, 336 tonnes de “vin de raisin” ont été importées au Maroc, pour une valeur totale de 3 858 236 dirhams. Les sommeliers ont la même théorie : il s’agirait de moût rectifié, un sirop de sucre de raisin pur, composé de 50% de glucose et de 50% de fructose, et d’un peu d’alcool. “C’est probablement un vin de base qu’on importerait pour le couper à d’autres vins”, explique Jacques Poulain, du domaine historique de la Ferme rouge, situé à l’est de Rabat dans la région des Zaers. Une pratique complètement légale si elle est mentionnée sur la bouteille : “vin de coupage”, souvent en lettres illisibles. Un mélange de 51% de vin marocain et de 49% de vin chinois, et le producteur peut même se targuer d’un “mis en bouteille au Maroc”, l’équivalent des controversés “vins de la Communauté Européenne” ou du “mélange de vins de différents pays de la Communauté Européenne”.

“Couper le vin était une pratique assez courante au Maroc dans les années 1990”, explique Josselin Desprez De Gesincourt, directeur export des Celliers de Meknès. C’est à cette époque que Hassan II a fait marcher ses anciennes relations estudiantines bordelaises pour attirer les professionnels du vin qui souhaitaient investir dans le royaume. “On importait du vin français, alors pourquoi pas du vin chinois maintenant ?”, s’interroge Boris Bille, qui fut le premier sommelier à exercer son métier au Maroc il y a 20 ans, est aujourd’hui conseiller auprès de Grand Sud Import. “Le Maroc importe beaucoup de vin en vrac car la production n’est pas suffisante, soit pour le couper, soit pour le vendre comme tel”, ajoute-t-il, tout en spécifiant : “Mais à mon avis, celui qui importe du vin chinois ne vous le dira pas !”

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Du premier cru ou rien

“Lors de pénuries de raisins au Maroc, certaines sociétés cherchent à tout prix du vin dans le monde entier”, reconnaît Michèle Chantôme, présidente de l’Association des sommeliers du Maroc. Du monde entier, mais surtout d’Espagne… jusqu’à ce que le pays soit à son tour sujet aux pénuries. Le Maroc s’est alors tourné vers le Chili et très rarement l’Argentine et l’Afrique du Sud. Mais du vin chinois ? “On en fait tout un pataquès, mais franchement, ça ne casse pas trois pattes à un canard. Trop sucré, oxydé, il est infect !”, tranche Josselin Desprez De Gesincourt, qui a fait partie de plusieurs jury internationaux. Historiquement davantage portés sur les alcools forts, les Chinois rattrapent aujourd’hui leur retard, à toute vitesse : le vignoble chinois a atteint 870 000 hectares en 2017, de quoi conforter sa place de deuxième vignoble mondial, derrière son homologue espagnol (967 000 hectares).

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Le Maroc, avec ses 7000 hectares de vignes, pour environ 35 millions de bouteilles produites par an, fait figure de petit joueur. Surtout que la consommation de vin ne fait que grimper au royaume — ou que la vente informelle recule, question de point de vue. L’offre actuelle ne pouvant plus répondre à la demande, “le vin chinois va s’imposer très bientôt au Maroc, c’est sûr”, assure Desprez De Gesincourt. Une aubaine pour les amateurs des raisins du Xinjiang, mais une certaine menace pour la filière viticole marocaine, déjà concurrencée par l’Europe. Malgré la mondialisation du commerce du vin et une concurrence de plus en plus âpre, les vins marocains ont réussi à s’imposer (discrètement) sur la scène internationale, pour la qualité de leur raisin. “Si un pays ne produit pas de piquette, c’est bien le Maroc ! Même les vins de table sont très buvables”, reconnaît la sommelière Michèle Chantôme.

Avec 870 000 hectares 
en 2017, la Chine est 
le deuxième vignoble mondial

Mais alors, qui a bien pu importer au Maroc des litres de piquette chinoise ? “Peut-être des restaurants asiatiques…”, tente un sommelier, peu convaincu. “Et s’ils étaient reconditionnés et vendus comme un vin marocain ?”, lâche un autre, tendance conspirationniste. Finalement, une source nous apprend que Les Celliers de Meknès auraient tenté d’établir une relation avec la Chine, vers 2008 justement : “Ce sont les seuls capables de faire ça”. Mais le groupe l’assure : “Oui, nous faisons de l’export vers Hong-Kong depuis une petite dizaine d’années, mais nous n’avons jamais acheté de vin de Chine. Enfin, pas à notre connaissance… Il y a beaucoup de non-dits et de trafics dans le marché du vrac. Il n’y a aucune traçabilité, on peut faire ce que l’on veut”. Après tout, comme le disait le poète Alfred de Musset, “qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse”.

Noureddine Saïl, philosophe, est le rédacteur en chef invité du numéro 838 de TelQuel. Ses commentaires sont à découvrir en complément de nos articles.

« Je suis tenté de croire, comme le suggère Jacques Poulain, qu’il s’agit de “vin de coupage”. C’est courant dans la fabrication du vin. Cela dit, la Chine peut très bien, dans un avenir proche, se mettre à produire des vins de qualité. L’exemple de la Californie est édifiant à cet égard. Du reste, il y a un début à tout et, comme dirait Werner Herzog : “Même les nains ont commencé petits !” »

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