Des journalistes marocains dénoncent une violation de la convention judiciaire France-Maroc

Quatre ans après leurs articles sur la visite d'un ex-capitaine de l'armée de l'air, Mustapha Adib, au défunt général Abdelaziz Bennani, la justice française a convoqué plusieurs journalistes marocains. L'ancien militaire les accuse d' «atteinte à sa dignité».

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Adil Lahlou Kamal, directeur de publication de Challenge et Naïm Kamal, directeur de publication de Quid.ma. Crédit: Facebook / YouTube

Branle-bas de combat dans les milieux de la presse marocaine. Des journalistes marocains ont reçu une «convocation pour première comparution» du tribunal de grande instance de Pari pour le 8 octobre prochain. Les concernés sont Naïm Kamal, directeur de publication de Quid.ma, Narjis Rerhaye, journaliste freelance, Adil Lahlou Kamal, directeur de publication de Challenge, ainsi que son collaborateur, Jamal Berraoui. Une plainte a été déposée contre eux par Mustapha Adib, ex-capitaine de l’armée de l’air marocaine, aujourd’hui exilé en France. Ce dernier les accuse d’avoir «porté atteinte à sa dignité».

L’affaire remonte à juin 2014. En plein froid diplomatique entre la France et le Maroc, Mustapha Adib « rend visite » au général Abdelaziz Bennani, ex-inspecteur général des Forces armées royales et ancien commandant de la zone sud, alors en convalescence à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris. Mustapha Adib est alors pointé du doigt par plusieurs médias marocains, dont le360.ma, Libération, Challenge.ma, ou encore Quid.ma. Pour le360, il est un « profanateur au sens vil du mot ». Jamal Berraoui (Challenge.ma) le présente comme « une petite merde ». Narjis Rerhaye (Quid.ma) écrit que «Adib était porteur d’un bouquet de fleurs pourries et une lettre d’injures d’une dizaine de lignes destinée au ‘criminel Abdelaziz Bennani qui a assassiné des milliers d’innocents et jeté dans la rue des millions d’orphelins’», et dénonce un acte qui « tend à la barbarie ». Une garde à vue et un réchauffement des relations diplomatiques plus tard, l’affaire semblait s’essouffler.

Deux ans et demi plus tard, à la mi-2017, Naïm Kamal et Narjis Rerhaye reçoivent par mail une convocation de la police française «pour ce qui semblait un début d’enquête», raconte le directeur de publication du Quid.ma, Naim Kamal, dans un communiqué publié sur le site d’information le 29 août dernier, et relayé par l’agence MAP.

Les deux journalistes refusent alors de coopérer, par « stricte observance de la procédure ». Ils avancent l’argument selon lequel la justice française n’a pas le droit de convoquer directement des citoyens marocains résidant au Maroc, sans passer par une quelconque institution marocaine, en vertu de la convention judiciaire entre les deux pays. « A ma demande, j’ai été reçu par Mustapha Ramid, alors ministre de la Justice, qui m’a assuré de son soutien », fait savoir Naïm Kamal.

« L’affaire en était là quand au début de l’été de la même année, nous avons reçu une convocation de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) qui agissait sur commission rogatoire. La convocation observant enfin la procédure, nous nous y sommes rendus. Nous avons répondu aux questions de la police marocaine, assumant devant la BNPJ l’entièreté du contenu de l’article », poursuit Naïm Kamal, qui nous affirme son intention de ne pas répondre favorablement à la convocation, « tant qu’elle ne respecte pas la procédure ».

Crédit : Quid.ma

Même son de cloche du côté d’Adil Lahlou Kamal. Il déclare à la MAP que « cette affaire relève de la compétence de la justice marocaine, car il s’agit d’un différend entre des ressortissants marocains, l’un résidant en France, l’ex-capitaine Mustapha Adib, et les autres au Maroc ». Pour lui, la vice-présidente chargée de l’instruction au tribunal de grande instance de Paris, signataire de la convocation, « n’a pas tenu compte de la convention judiciaire qui existe entre le Maroc et la France ».

Une source autorisée au sein du ministère de la Justice a révélé à Alyaoum24 que « le Maroc a convoqué le juge de liaison français attaché à l’ambassade de France à Rabat, afin de protester contre la convocation de journalistes marocains par la justice française, et le non-respect de la convention judiciaire entre les deux pays».

Nous n’avons pas pu établir le contact avec le ministre marocain, Mohamed Aujjar, afin de vérifier cette information. D’après le site de l’ambassade de France à Rabat, « le magistrat de liaison a pour mission d’améliorer le traitement des dossiers d’entraide pénale ou civile entre la France et le Maroc, en veillant notamment à la bonne communication et au suivi des commissions rogatoires internationales (CRI) émanant des juridictions des deux pays ».

Selon Atlasinfo.fr, El Habib El Malki, président de la Chambre des représentants et troisième personnage protocolaire de l’Etat marocain, est également sous le coup d’une convocation par la justice française. «Les poursuites seraient justifiées par le fait que M. El Malki était directeur du quotidien ‘Libération’, dans lequel l’article incriminé (celui de Narjis Rerhaye, NDLR) était paru en 2014 », précise Atlasinfo.fr. Pourtant, El Habib El Malki n’occupait pas à ce moment-là le poste de directeur de publication du quotidien de l’USFP. Il ne l’a obtenu qu’en janvier 2015, après le départ d’Abdelhadi Kheirat, ex-membre du bureau politique du parti.

Mohammed Boudarham, ex-directeur de la publication du site d’information Le 360 et actuellement journaliste à TelQuel est sous le coup de la même procédure. Pourtant, il n’a pris les rênes du 360 qu’en février 2016, alors que l’article attaqué, signé Mohamed Douyeb, date de juin 2014.

Selon le site Atlas Info, qui cite «des sources judiciaires françaises», la ministre de la Justice Nicole Belloubet a eu un entretien téléphonique avec son homologue marocain Mohamed Aujjar dans l’après-midi du 4 septembre lors duquel elle a reconnu un «dysfonctionnement» et un «non-respect de la convention d’entraide pénale».