Vision 2020 : autopsie d'un échec

Dans son dernier rapport, la Cour des comptes dresse un constat alarmant de la mise en oeuvre de la stratégie touristique du Maroc. Pourquoi seulement 1% des projets des contrats-programmes régionaux ont-il été réalisés ? Le spécialiste du secteur Samir Kheldouni Sahraoui décrypte les causes structurelles de cet échec.

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Mohamed Sajid, Yasser Zenagui et Lahcen Haddad Crédit: Yassine Toumi / TelQuel (montage)

A moins d’un an et demi de la date prévue d’achèvement de la vision 2020, la Cour des comptes épingle sévèrement le ministère du Tourisme et les multiples organismes publics chargés de la mise en oeuvre de la très ambitieuse stratégie, dont Yassir Zenagui, ancien ministre du Tourisme dans le gouvernement El Fassi et actuel conseiller au cabinet royal, est à l’origine. Parmi les 15 contrats-programmes régionaux qu’elle comprend, seulement 37 projets sur 944 ont été à ce jour réalisés, soit seulement 1,4 milliards de dirhams engagés sur une enveloppe globale de 151 milliards.

Concernant le Plan Azur, « pilier important d’accompagnement de la vision 2020″ mis en oeuvre par l’ancien ministre Lahcen Haddad entre 2012 et 2016, la Cour constate que seulement 2,7% des lits touristiques prévus dans les six stations touristiques ciblées, ont été réalisés. Et pointe un bilan « très en deçà des attentes  » des programmes d’accompagnement des PME touristiques, « Moussanada Siyaha » et « Renovotel » : « sur des enveloppes respectives prévisionnelles de 420 et 500 millions de dirhams, seulement 1,91 et 35,4 millions de dirhams ont été engagées« .

Pour expliquer l’échec de la stratégie de ce secteur essentiel de l’économie marocaine, la Cour remet en cause les fondements mêmes de cette stratégie : celle-ci aurait été élaborée « sans capitaliser sur les acquis de celle qui l’a précédée et a été marquée par un optimisme excessif des objectifs fixés, alors que l’impact de la crise économique mondiale de 2008 était déjà ressenti au niveau des principaux marchés émetteurs ».

Le tout balnéaire, une erreur stratégique

Cette absence de retour d’expérience sur la vision 2010 est également soulignée par Samir Kheldouni Sahraoui, président de Chorus Consulting et ancien patron de l’ONMT. Ce spécialiste du secteur du tourisme estime qu’une remise en question de la vision précédente était indispensable : « Depuis l’indépendance, le Maroc avait développé un positionnement touristique sur  l’aventure, l’exotisme, le désert, la culture, le patrimoine… et les nuitées progressaient de 3% par an sans effort particulier. Au début des années 2000, on a renversé le positionnement pour faire du Maroc une destination balnéaire. Mais même si nous avons 3600 kilomètres de côtes, le balnéaire implique des conditions que nous n’avons pas : il y a au Maroc un certain conservatisme, des personnes qui se baignent avec leurs vêtements, pas d’alcool dans la rue, ce qui ne correspond pas aux touristes balnéaires qui doivent pouvoir faire la fête et exporter leur mode de vie dans le pays de vacances. On a construit une stratégie sans faire d’étude d’impact social« , analyse Samir Kheldouni Sahraoui.

Alors, pourquoi ne pas avoir tiré les leçons de la précédente vision ? « Par candeur ou par naïveté, on n’a pas eu le courage de dire stop, cela ne fonctionne pas », estime le spécialiste. Mais également, car il y aurait eu une « sacralisation de la vision 2010 :  elle a été présentée comme une vision royale parce que Sa majesté a bien voulu présider la réunion initiale ».

Une gouvernance à simplifier

Le rapport de Driss Jettou révèle également des problématiques de gouvernance : pas d’identification des objectifs réalisables, ni de définition des tâches précises au niveau de l’ONMT et des délégations du ministère du tourisme, entre autres défaillances.

Pour Samir Kheldouni Sahraoui, ce problème de gouvernance réside dans le fait qu' »il y a pléthore de gouvernants et un manque de concertation total avec le secteur privé, qui n’est pas écouté« . Par exemple, « la Société Marocaine d’Ingénierie Touristique (SMIT) est censée venir avec une vision de produit touristique marocain, alors que l’ONMT fait la promotion du produit touristique marocain :  cela devrait être un seul et même organe ». Selon lui, il faudrait « simplifier la gouvernance du secteur privé et du secteur public et la centraliser autour d’un ministre, qui doit être le stratège du secteur et le régulateur ».

Dans une critique à peine voilée à l’actuel duo ministériel Sajid-Boutaleb, le spécialiste considère qu’« il faut arrêter de donner le ministère du tourisme par calculs politiques, mais faire un casting crédible doté d’expertise technique ».

Gestion financière défaillante

La Cour des comptes révèle également des défaillances dans la gestion financière : absence d’une approche de gestion par objectifs des budgets des délégations régionales, prédominance des commandes de formation passées par le mode de contrats de droit commun par rapport à celles passées par voie d’appel d’offres, insuffisances dans les justifications de l’exécution de certains contrats et le recours récurrent aux mêmes prestataires…

Selon l’ex-patron de l’ONMT, « un conseil bon et honnête n’est pas toujours souhaité, car le donneur d’ordre n’a peut-être pas envie de l’entendre ». Le fait d’avoir recours à des contrats de gré à gré ne s’expliquerait donc « pas forcément par des raisons mercantiles, mais plus par une question de courage ».

« Le tourisme est-il toujours dans l’agenda royal? »

Aussi accablant soit-il, le rapport de la Cour des comptes pourra-t-il sortir le secteur touristique de son mauvais pas ? Samir Kheldouni Sahraoui place en tout cas peu d’espoir dans le ministère pour faire bouger les lignes : « la réaction ne peut venir que du plus haut niveau. Mais le secteur du tourisme jouit encore de l’attention du Roi ? Je crois que Sa majesté, qui a supporté la vision 2010 et 2020, conçue par le secteur public et le secteur privé, a été très déçue et c’est normal« , estime Samir Kheldouni Sahraoui.

 

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