La vague à l'âme de Yassine Boujmada, prof de surf à Casablanca

La vague à l'âme de Yassine Boujmada, prof de surf à Casablanca

Sur les plages de Casa, Yassine Boujmada ne passe pas inaperçu. Sa crinière blonde et son bronzage peaufiné, les habitués de la corniche et précisément ceux de la porte 13, les connaissent bien. Et pour cause : depuis huit ans, Yassine enseigne le surf à l'école d'Ain Diab, la première qui a vu le jour de Casablanca. Rencontre avec ce passionné au grand coeur.

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Plus ancien moniteur de l’école d'Ain Diab, depuis huit ans le prof de surf de 32 ans est toujours fidèle au poste. Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Août. Les vacanciers de la haute saison et le soleil de plomb se sont invités sur les plages casaouies. Le long de la corniche, en face de la porte 13, la paillote de l’école de surf d’Ain Diab ouvre ses portes. Le staff de l’établissement se prépare à accueillir ses surfeurs, élèves confirmés ou débutants. De la terrasse en bois, tout sourire, Yassine Boujmada nous accueille.

Pendant la saison estivale, l’école de la porte 13 fait carton plein.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Yassine, c’est le plus ancien moniteur de l’école. Âgé de 32 ans, le marocain 100% casaoui, est avant tout un passionné de ce sport de glisse. Son look en témoigne : short bleu turquoise, torse nu au teint très hâlé, mèches blondes et un discret pendentif ethnique… le trentenaire à tout d’un rider des mers. Avant que ne commence le rush de fin de matinée, avec enthousiasme, le prof de surf nous accorde un moment pour nous parler de ce sport, de lui et de son engagement tant social qu’écologique.

La première vague

Il y a huit ans, rien ne semblait prédestiner le jeune homme à travailler au bord de l’océan. Son bac en poche, Yassine suit, à l’ISIC, une formation de technicien en mécanique, puis de technicien spécialisé en commercial industriel. Un choix étonnant pour celui qui se définit comme une personne qui « aime la nature, bouger » et surtout « être en contact avec les gens ». À la fin de ses études, alors âgé de 23 ans, le jeune homme ne trouve pas de travail. Grâce au réseau de surfeurs marocains, qu’il s’était fait durant ses heures d’école buissonnière, Yassine, glisseur dans l’âme va alors rapidement s’essayer au surf.

Technicien de formation, plus jeune Yassine n’imaginait pas devenir prof de surf.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

« Avant je faisais du skate, mais j’ai voulu tenter autre chose, et comme j’aime beaucoup l’eau et que pas mal de mes amis montaient sur des planches, je me suis dit pourquoi pas moi », se souvient-il. Issue d’une famille populaire, le garçon ne pouvait pas se permettre de faire « du jet ski ou du kite. Le surf restait le sport nautique le moins cher, même si à l’époque il l’était plus que maintenant ».

Une fois sa première planche en main, le surfeur en herbe ne la quittera plus. C’est avec elle qu’il prend sa première vague. Plus de dix ans plus tard, Yassine s’en souvient encore comme si c’était hier : « C’était vers Oualidia. J’ai pris direct le large, j’ai foncé et je me l’a suis pris en pleine face ! », s’amuse-t-il.

À ce moment-là, Yassine n’imaginait « pas du tout devenir moniteur ». Il avoue même que « comme tous les Marocains » il  voulait « être footballeur professionnel ». Des espoirs nourris par son passage au Wydad. Mais, suite à des blessures, ce fan du ballon rond doit mettre une croix sur ses ambitions. Il n’en oublie pas pour autant sa passion pour le foot : « Je suis toujours un grand supporter et ne rate aucun match », assure le sportif.

La Ain Diab surf school, c’est avant tout « une grande famille ».Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Durant son adolescence, parmi les rencontres que le jeune homme fait sur les plages casaouies, il y a Majid. Ancien moniteur de surf à la paillote de Tahiti, à 45 ans Majid est aujourd’hui devenu une figure locale. Lui aussi épris des vagues et de la fameuse planche en bois, il y a huit ans, Majid décide de monter une école de surf à Casablanca. Lui et des amis s’installent alors à la porte 13 de la corniche. « Au début il n’y avait rien. On posait les planches là et on se mettait sous des parasols », décrit-il. On est en 2000, l’école d’Ain Diab est alors la première à voir le jour dans la capitale économique.

A l’ouverture de cette école improvisée, Yassine vient sur le spot durant les week-ends « pour nous donner un coup de main. Puis il vient de plus en plus souvent, gagne un peu d’argent, reste en stage puis obtient son diplôme fédéral », explique Majid. C’est le début d’une belle aventure pour ces deux amis de longue date.

Le virus de la glisse

Aujourd’hui, ces deux « drogués de la glisse », passent leur journée à transmettre « le virus » à leurs élèves. Durant l’été les cours, assurés de 9h30 à 19 heures par les sept moniteurs estivaux, s’adressent à tout le monde. « De quatre ans à 60 ans, ou même plus si la personne a encore de l’énergie, on s’adapte au niveau de chacun. Mais ce qui nous tient le plus à cœur, c’est de transmettre notre passion et aussi de rassurer les personnes qui ont peur où qui se disent ‘le surf de toute façon c’est pas pour moi’ », explique Yassine.

Free surfeur plutôt que compétiteur, le moniteur ne se lasse pas de transmettre sa passion à ses élèves.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

La philosophie de l’école d’Ain Diab ce n’est pas « d’être dans la compétition ». Même si des championnats, surtout pour les enfants, sont organisés, le moniteur et son équipe privilégient la transmission du « plaisir de pratiquer ce sport » à un enseignement militaire. Une recette qui cartonne : « Il y a beaucoup beaucoup de monde pendant la haute saison. En une journée on peut recevoir de 50 à 60 personnes ». Avec tant de monde dans l’eau, Yassine insiste durant ses cours sur la sécurité. Le prof tient à faire respecter le « Code de la vague » : « Sans respecter ses règles et encore plus s’il y a de mauvaises conditions métrologiques, il peut y avoir des risques. Il faut rester vigilant ». Un sens des responsabilités qui, doublé d’une excellente condition physique et d’une connaissance du plan d’eau, amène de facto les moniteurs de l’école de surf à se substituer, bien souvent, aux maîtres nageurs de la plage.

Sa satisfaction à l’issue de ses classes ? « Voir l’élève progresser, sourire une fois qu’il prend les vagues. » Son plus beau souvenir ? « Une session avec des enfants paralysés. C’était un moment super fort. C’est dans ces instants-là, que je me dis que surfer peut être bien plus qu’un sport ». Son boss, confirme les facettes altruiste et pédagogue de son ami  : « Oui il aime le surf, mais il aime surtout le partage, l’échange et la convivialité ». Pas question du coup pour Yassine et ses collègues de manquer le coucous du vendredi midi partagé sur la plage avec leurs élèves et leurs amis.

En plus d’exercer à quasi-temps plein son métier-passion, Yassine est également un homme engagé. Il fait partie de l’Association de surf plage 23 (ASP23), un nom donné en référence au spot historique de Casablanca (la porte 23). L’asso œuvre pour la protection du littoral de la corniche et pour développer le surf dans la ville. Et, en la matière, « il y a encore beaucoup à faire à Casa. Sauf que la Fédération marocaine ne se bouge pas assez. A chaque fois je pousse des coups de gueule, mais depuis des années les choses sont quasiment pareil », avance-t-il un peu agacé.

Partenaire avec une association, l’école de surf milite pour la protection du littoral de la corniche et organise des compétions.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Aussi, l’école de la porte 13 accueille quelques enfants du bidonville d’à côté. L’un d’entre eux, âgé de 19 ans, est devenu moniteur. Avec sérieux, Yassine nous explique cette démarche : « On préfère les encourager à venir faire du surf  plutôt que d’aller vendre des fleurs ou des mouchoirs dans la rue. Même si l’école ne peut recevoir qu’un nombre réduit de ces enfants défavorisés, on essaye de leur donner de l’espoir ». Plus qu’un lieu d’apprentissage, l’école d’Ain Diab, comme la qualifie à juste titre Majid, c’est avant tout une « grande famille ».

Le prix d’une passion

Quand, pour de vrai, il ne bosse pas, ce fana des vagues s’accorde toutefois des petits plaisirs. « Quand je ne suis pas trop crevé le soir, je fais des barbecues entre potes, mais je vous assure que de passer la journée à s’activer sous le soleil, ce n’est pas de tout repos ! ». Et quand ce n’est pas entre amis qu’il se détend, c’est sur les plages de Safi qu’il se rend le plus souvent pour affronter les rouleaux du célèbre spot marocain.

Tôt le matin, ou tard le soir, Yassine ne passe presque jamais une journée sans surfer en soloCrédit: Avec l'aimable autorisation de Youssef Boudlal

 

La vie de surfeur ne serait-elle donc pas un long fleuve tranquille ? Le trentenaire confie que derrière les aspects très attrayants associés à cette profession, « vivre de ce métier toute une vie, ce n’est pas très confortable… Tu ne gagnes pas assez et le jour où tu n’es plus en bonne condition physique, ou que tu veux fonder une famille c’est compliqué de continuer ».

En attendant son prochain jour de congé, comme à son habitude, Yassine ne chôme pas. Il est plus de 11 heures, les clients arrivent. Tout en continuant à nous présenter les longboard, les mini-malibu et de nous expliquer la technique du take off ou du cut out, d’un pas dynamique, Yassine s’agite. L’appel de la vague se fait ressentir. Sur la terrasse, habitués des lieux et nouveaux clients enfilent leur combinaison. Aujourd’hui, notre homme des vagues marocaines ne donnera pas de cours. Son boss étant en congé ce jour-là, il s’occupe de la l’intendance. Pas question pour autant de rester une journée sans aller affronter les vagues en solo : « C’est vital pour moi, c’est ma bouffée d’oxygène, surtout quand je suis énervé, je vais à l’eau et là, j’oublie tout ».

C’est donc, sous la lumière ocre du coucher de soleil, que Yassine achèvera sa trépidante journée. Rendez-vous demain, même heure, même endroit.

Rendez-vous demain, même heure, même endroit.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

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