Les "étoiles de Sidi Moumen" : filantes en Afrique, fragilisées à Casablanca ?

Implanté à Casablanca depuis quatre ans, le centre culturel "Les étoiles de Sidi Moumen", porté par le réalisateur Nabil Ayouch et l'écrivain Mahi Binebine, a pour vocation d'offrir un accès à l'art et la culture à tous. Une dynamique qui connaît une belle envolée, mais qui fait également face à des conflits internes.

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Rencontre entre Carrey Fabrice et les jeunes des cours de théâtre du Centre culturel Les Étoiles de Sidi Moumen pour une séance découverte de l'école théâtrale soviétique Crédit: Centre culturel Les Étoiles de Sidi Moumen / Facebook

Nabil Ayouch se veut confiant pour l’avenir des centres « Les étoiles ». Cette appellation céleste est celle donnée au modèle de centre culturel que le réalisateur marocain a initié en 2014 avec l’écrivain Mahi Binebine, à l’occasion de l’ouverture du premier établissement : « Les étoiles de Sidi Moumen ». Après Casablanca et Tanger, Fès et Agadir devraient prochainement disposer du leur. Il en est probablement de même pour Tunis et Dakar.

Cette initiative culturelle s’inscrit dans la lignée des œuvres des deux artistes. A savoir : le roman Les étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine, et de son adaptation à l’écran par le cinéaste, Les chevaux de Dieu. Deux productions qui évoquent ce quartier populaire de Casablanca, souvent laissé pour compte et fréquemment associé aux événements du 16 mai 2003.

Un modèle qui fait florès

Quatre ans après son ouverture, « Les étoiles de Sidi Moumen » affiche fièrement son bilan. Sophia Akhmisse, directrice du centre de Casablanca et de celui de Tanger confirme : « De 300 inscrits en  2014, on est passé à 550 l’an passé, et aujourd’hui nous sommes à près de 900. Le nombre d’adhérents et de personnes qui viennent généralement deux fois par semaine a triplé ». Les activités du centre se sont également diversifiées : « On va du cours de langue, d’arts plastiques, de percussions, de piano et de guitare à la danse, etc. ». Le volet hip-hop à lui seul « draine des jeunes de tout Casablanca qui se retrouvent dans cette culture » – et peut-être dans le prochain long métrage de Nabil Ayouch, autour de la culture hip-hop, qui est en préparation.

Par ailleurs, les partenariats et sponsors sont nombreux : BNP Paribas intervient dans le cadre du programme Dream up. L’Institut français, l’Institut Cervantès et l’ambassade américaine sont d’autres contributeurs notables. Les ateliers, concerts, projections, représentations, et expositions s’enchaînent quotidiennement.

« Le centre est dans une excellente dynamique, les résultats sont là. Au niveau des cours et de la transmission, ça commence à porter ses fruits. On a réussi à briser la méfiance, en travaillant beaucoup avec les enfants, mais aussi avec les parents. Le centre n’est pas le nôtre, mais le leur », explique le réalisateur qui a lui-même fait ses premiers pas artistiques à la Maison de la jeunesse et de la culture (MJC) de Sarcelles. Lors de la sortie de son précédent court-métrage, Razzia en février, il déclarait à TelQuel à propos de l’un de ses personnages : « Ces professeurs, ces éducateurs sociaux qui sont capables d’ouvrir les enfants sur le monde, ce sont les héros de mon enfance. Ils m’ont sauvé. »

Le modèle, porté par la Fondation Ali Zaoua, essaime ailleurs au Maroc. En novembre, un centre « Les étoiles » a ouvert ses portes à Tanger. Deux autres devraient prochainement voir le jour : l’un à Fès, l’autre à Agadir – la municipalité ayant contacté elle-même la fondation.

Et la Fondation Alia Zaoua voit plus loin. Sophia Akhmisse évoque « un plan stratégique de développement sur cinq ans qui comprend l’ouverture d’un centre à Tunis et d’un autre à Dakar. L’objectif c’est de multiplier ces infrastructures culturelles de proximité dans des espaces urbains délaissés. »

Le centre de Sidi Moumen dans la tourmente ?

Derrière ce bilan et ces perspectives, des dissensions internes fragilisent pourtant « Les étoiles » de Sidi Moumen. Plusieurs adhérents, que nous avons rencontrés, avouent avoir été déçus. Zef Jo, King Ali, Flem, jeunes rappeurs du quartier, s’étaient engagés jusqu’à peu dans la formation Positive school. Aujourd’hui, « écartés » par l’administration, ils se sentent comme des « naufragés », tant le centre occupait une place très importante dans leur vie. Ils évoquent des « méthodes autoritaires et irrespectueuses ». Amers, ils affirment avoir tout donné pour le centre, y compris leur matériel quand l’institution avait encore peu de moyens.

Plusieurs enseignants ont également été déçus et ont quitté le navire. Sur une équipe d’encadrants de dix personnes, au moins quatre d’entre eux sont partis durant les six derniers mois. Yassir Radif, professeur de piano et de chant, dit avoir été « licencié » du jour au lendemain. « On a évolué dans un climat très professionnel et amical durant les premières années. Puis, tout a changé. Plus d’organisation, le chaos. Des méthodes sauvages, de domination de la part d’un chef de projet, qui prenait le rôle d’un directeur de l’ombre », nous confie-t-il. Professeur apprécié, selon d’autres sources, il suivait « près d’une vingtaine de personnes en chorale, près de quinze en piano. La grande majorité des adhérents est partie du centre suite à mon départ ». 

La liste des départs se rallonge. Le professeur de danse, Zakaria Fanar et Soufiane Ezzahi, celui de beatbox, ont eux aussi choisi de partir. Chouaib Bendagha, enseignant de guitare et coach artistique, a quitté ses fonctions en mai, après environ deux ans passés aux « Etoiles ». Il évoque un environnement « toxique » et un « malaise au travail ».

« Ces personnes n’ont pas su évoluer en phase avec la dynamique du projet », justifie  Sophia Akhmisse. « On est une association certes, mais on essaye de professionnaliser les processus, vu la dimension que prend le projet. Certains ont un peu de mal avec cette professionnalisation », explique-t-elle. 

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