Retrait de la nationalité aux juifs marocains : Serge Berdugo dénonce une "aberration"

Des personnalités de la communauté judéo-marocaine ont manifesté leur hostilité à la proposition de loi pour la déchéance de la nationalité aux juifs marocains installés dans des colonies israéliennes.

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Serge Berdugo
Serge Berdugo, secrétaire général du conseil des communautés israélites au Maroc. Crédit : AFP

Le secrétaire général du Conseil de la communauté israélite du Maroc Serge Berdugo fulmine contre un projet de loi que le PAM souhaite déposer au Parlement. Et pour cause, ledit projet vise à retirer la nationalité aux juifs marocains établis dans les colonies en Cisjordanie.

Contacté par Telquel.ma, Serge Berdugo ne donne pas de crédit à la polémique. Il préfère classer cette affaire dans la case de la « spéculation ». Également président du Conseil de la communauté israélite de Casablanca où vivent environ 2 000 Marocains de confession juive, Serge Berdugo parle d’ »aberration mentale ».  « Comment le législateur marocain va-t-il enquêter pour savoir qui habite dans quoi en Israël ? Et par quels moyens arrivera-t-il à cette fin ? », s’interroge l’avocat de profession. « Mon sentiment est qu’il n’y a pas beaucoup de Marocains résidant dans des colonies, mais supposons qu’on y trouve des Marocaines, musulmanes, mariées à des Palestiniens. Tout ça est absurde », poursuit-il.

L’ancien ministre du Tourisme va jusqu’à juger une telle proposition de loi « non pragmatique, impossible à réaliser et risquant de poser un problème constitutionnel ».

En effet, la Constitution du Maroc réformée en 2011 ne prévoit pas la déchéance de nationalité qui, d’ailleurs, est acquise par le droit du sang (affiliation généalogique) et non celui du sol (lieu de naissance). Pour retirer la citoyenneté aux Israéliens d’origine marocaine résidant dans des localités reconnues comme étant des colonies, le législateur devra passer par l’amendement du Dahir portant Code de la nationalité marocaine, datant de 1958 et revu en 2007, uniquement pour transférer la nationalité marocaine aux enfants issus de mariages mixtes.

Répondant à cette éventualité de déchéance, l’article 19 de ce Code dispose que tout individu d’origine marocaine occupant un emploi dans un service public d’un État étranger ou remplissant une mission dans une armée étrangère peut être déchu de sa nationalité, uniquement lorsque « ladite mission ou emploi est contraire à l’intérêt national ». Autrement dit, le PAM devra amender cet article pour y inclure la résidence dans des colonies israéliennes de Cisjordanie s’il souhaite aller jusqu’au bout de sa logique.

« La nationalité marocaine ne se perd jamais« , écrit l’écrivaine et militante marocaine de confession juive Nicole El Grissy, sur sa page Facebook. S’adressant au patron du PAM, elle ajoute : « Je vous le dis publiquement, devant tout le monde, nous ne sommes pas en 67. Ce sont des Marocains de votre gabarit qui ont fait douter les juifs sur leur appartenance à cette terre bénie par eux ». Puis d’ajouter, sur un ton préventif : « sachez que tous ceux qui ont abusé de la naïveté des juifs en 67, ne pourront pas faire bis repetita. Au moindre mouvement d’opposition de votre part à notre légitimité dans ce pays, nous sommes 2000 juifs restants et nous partirons tous ensemble ».

Réagissant aussi suite à l’éclatement de cette affaire, le président de la Fédération des juifs marocains de France Simon Skira fustige les politiques marocains, ces « grands militants des grandes causes qui militent ailleurs », ironise-t-il. Le président fondateur de l’association d’amitié Israël-Maroc estime que « les décisions passionnelles ont toujours des conséquences désastreuses ».

Un avis que partage Serge Berdugo. « Ça fait 30 ans que je travaille sur ce genre de problèmes et j’ai eus des relations très intimes avec la plupart des leaders palestiniens, je sais très bien que ça ne peut être leur point de vue. Ce qui les motive, c’est d’avoir un État dans la dignité et éviter les boucheries », témoigne celui qui pense que ce conflit ne relève pas d’un problème de territoire, mais de dignité.

Une promesse faite à Khaled Mechaâl

Tout a commencé par l’invitation de l’ancien chef du Hamas Khaled Mechaal par le PJD. Le dirigeant qui avait déclaré avoir l’aval pour effectuer cette visite avait également profité de sa présence dans le royaume pour répondre à l’appel du PAM. C’est à cette occasion qu’Ilyas El Omari, secrétaire général du parti, a formulé à son hôte cette promesse pour le moins inattendue.

Il lui a annoncé que le parti du tracteur allait soumettre au parlement marocain une proposition de loi dont le but est de déchoir de sa nationalité tout juif marocain établi dans l’une des colonies israéliennes de Cisjordanie. « Nous sommes en cours d’élaboration d’un texte qui, on l’espère, bénéficiera de l’adhésion de l’ensemble des groupes parlementaires », nous précise Mohamed Chrourou, président du groupe PAM au sein de la Chambre des représentants. « Ce travail devra se faire en parfaite harmonie avec la diplomatie officielle« , poursuit-il.

Serait-ce une réaction à la décision prise le 31 décembre dernier par le Likoud, parti d’extrême droite israélien au pouvoir, prévoyant l’annexion de toutes les colonies contestées par l’Autorité palestinienne ? Laconique sur cette question, notre source, à la tête de la première force d’opposition au Parlement parle d’un « moyen de pression sur nos concitoyens résidant en Israël pour dire que la colonisation est une ligne rouge à ne pas franchir ».

En août 2013 déjà, les élus du parti du tracteur souhaitaient « incriminer toute normalisation avec Israël », avant que cette proposition ne soit rejetée, faute d’être programmée par la Commission de justice, de législation et des droits de l’Homme de la Chambre des représentants.  « C’était une proposition de loi commune, avec d’autres partis, opposition et majorité comprises », justifie Mohamed Chrourou, indiquant qu’ »elle n’a jamais été suivie de débat ».

Pourtant présent aux côtés d’Ilyas El Omari lors de l’accueil de Khaled Mechâal, le dirigeant du PAM Habib Belkouch dénonçait en décembre 2013 « la gravité des dispositions contenues dans cette proposition et leurs répercussions négatives sur les questions stratégiques de notre pays ». À l’époque, le président du Centre des études sur les droits de l’Homme et la démocratie allait même jusqu’à estimer une telle proposition « inefficace vis-à-vis de la cause palestinienne ».

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