Talha Jibril : le jour où j'ai interviewé Hassan II

Auteur de plusieurs entretiens avec le défunt monarque, le journaliste soudanais Talha Jibril compte parmi les rares hommes des médias à avoir pu tisser une relation de confiance avec lui. Récit de quelques-unes de ses anecdotes les plus marquantes.

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Costume bleu nuit, chapeau Borsalino, l’homme aux allures de bluesman nous reçoit dans un café sans nom du centreville de Casablanca. Objet de la rencontre ? Le parcours de Talha Jibril, vétéran du journalisme qui a interviewé plusieurs fois Hassan II, mais aussi d’autres chefs d’Etat comme Mouammar Kadhafi, Yasser Arafat, Hosni Moubarak, le roi Fahd ou encore Saddam Hussein.

« Beaucoup de ces chefs d’Etat ont accepté en se disant que si Hassan II m’avait accordé une interview, ils pouvaient, eux aussi, me faire confiance en tant que journaliste« , explique l’ancien responsable du bureau d’Asharq Al Awsat à Rabat. Issu d’une fratrie de seize enfants, Talha Jibril pousse son premier cri en 1958 dans un patelin au Soudan où se côtoient pauvreté et désœuvrement.

A dix-sept ans, le bac en poche, il décroche une bourse qui le conduira au Maroc, précisément à la faculté des lettres de Rabat. Puis il atterrit au journal Al Alam, publication qui avait alors bonne presse. Ensuite tout s’enchaîne : courte formation en Allemagne, BBC, Asharq Al Awsat

En 1985, il décroche un entretien avec Hassan II, puis un deuxième puis un troisième. « Jeune, je ne me rendais pas compte du privilège d’avoir interviewé le roi. Ce n’est qu’aujourd’hui que je mesure l’importance de ce qui s’est produit« , nous confie-t-il. Un brin nostalgique, l’homme brandit aujourd’hui ses souvenirs d’un temps passé comme un trophée.

L’intervieweur interviewé

Janvier 1985, palais royal de Marrakech. Le journal panarabe Asharq Al Awsat obtient un entretien avec Hassan II. Il s’agit d’un grand événement pour cette publication qui a jeté son dévolu sur le Maroc depuis seulement deux ans. Un grand évènement aussi pour le jeune journaliste Talha Jibril, alors âgé de 28 ans.

Hassan II attend son hôte avec des questions dont le but est difficile à deviner. « Qu’est-ce qu’il y a de commun, à votre avis, entre le Maroc et le Soudan ?« , lance alors le roi. Le journaliste, médusé, improvise une réponse : « Nous sommes malékites, nous avons les mêmes courants soufis et, contrairement à tout le monde arabo-musulman où on s’habille en noir pour marquer le deuil, au Maroc et au Soudan on porte du blanc« .

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Talha Jibril a le sentiment d’avoir tiré son épingle du jeu, mais il doit encore répondre à celui qu’il est venu interviewer. « On m’a dit que vous avez fait vos études à la faculté de lettres de Rabat. Qu’en avez-vous pensé ?« , poursuit Hassan II. « C’était sa manière de soutirer de l’information de toutes les sources« , sourit Jibril.

Le jeune journaliste improvise encore une réponse diplomatique : « Majesté, tout étudiant considère que son université est la meilleure du monde, et j’estime que la faculté de lettres est la plus grande« . Lorsqu’il lui cite les noms de certains de ses enseignants — Mohamed Abed Al Jaberi, Abdellah Laroui… —, Hassan II, taquin, a cette réflexion : « Et ça va toujours ?« , faisant allusion à l’obédience politique des deux penseurs.

Une pointe d’humour qui n’a évidemment pas manqué de faire sourire le jeune journaliste. Puis, place à l’entretien. « Jibril a des questions dont certaines peuvent être dérangeantes« , prévient le rédacteur en chef d’Asharq Al Awsat, présent aux côtés du journaliste. Et le roi de rétorquer du tic au tac : « Il n’y a pas de questions dérangeantes pour un chef d’Etat, il n’y a que des réponses dérangeantes« .

A leur tour, Talha Jibril et son collègue cherchent à détendre l’atmosphère avec une phrase « amusante« . « Comme l’interview avait été reportée trois fois, j’ai soufflé au rédacteur en chef cette phrase : ‘Majesté, nous avons couru derrière cette interview plus que n’avaient couru Saïd Aouita et Nawal El Moutawakil aux Jeux Olympiques de Los Angeles’« , s’amuse encore Talha Jibril, qui compte parmi les rares journalistes arabes à avoir interviewé Hassan II.

Mais après s’être livré pendant vingt minutes à l’exercice, coup de théâtre : Hassan II intime l’ordre à l’équipe de télévision de mettre fin à l’entretien. « Waqqef âlina had chi (arrêtez tout ça)« , a-t-il crié, avant de s’adresser à Ahmed Reda Guedira, qui suivait religieusement l’entretien d’un coin de la salle : « Comment ça se passe ? » Guedira n’y trouve rien à redire : « J’ai poussé un ouf de soulagement. J’ai cru que Hassan II s’était fâché« .

Le café de ma vie

Rassuré, Hassan II profite alors de l’entracte pour épater ses hôtes. « ‘Donnez-leur quelque chose à boire’, a-t-il ordonné. Et là, en deux temps trois mouvements, des plats sont arrivés de partout. En quelques secondes, la table était recouverte de thé, café, jus et gâteaux. A croire qu’il y avait des portes invisibles partout. C’est une scène que je n’ai jamais réussi à comprendre et qui m’a vraiment marqué« , se souvient Jibril.

Lorsque l’enregistrement reprend, la caméra surprend le journaliste sirotant son café face au monarque. « Frileuse, l’équipe a dit à Hassan II qu’il fallait supprimer la scène au montage, ce que le roi a refusé. Lorsque cela a été diffusé, tout le monde était curieux : ‘Mais qui est cet homme qui boit un café avec Hassan II ?’, se demandaient les gens« , nous raconte-t-il. Et de se délecter en levant les yeux au ciel : « C’est le café le plus cher que j’ai jamais bu« .

Qu’en est-il des réponses de Hassan II au cours de l’interview ? A une question sur la formation du gouvernement en 1985, le roi livre, avec une pointe de cynisme, cette réponse étrange : « Je ne sais pas pourquoi les gens s’intéressent autant à la question. Les impôts sont payés, la sécurité est assurée dans la rue, les services continuent… Il n’y a pas urgence. Je pourrais même nommer mon chauffeur à la tête du gouvernement« .

Autre anecdote : sortant sa cigarette, Hassan II remarque que Talha Jibril a les yeux fixés sur le paquet, sa curiosité de journaliste cherchant désespérément la marque : « Il a fait comme si de rien n’était en remettant le paquet dans sa poche. A la fin de l’entretien, il l’exhibe enfin : il y avait marqué ‘Palais royal de Marrakech’« .

Une villa pour Jibril ?

En 1988, le responsable du bureau d’Asharq Al Awsat est témoin d’une scène ubuesque au palais. « On s’apprêtait à démarrer l’entretien quand Hassan II s’est adressé à un certain mokhazni nommé El Caïd El Mekki : ‘El Caïd El Mekki, pas une mouche ne bouge’« , raconte Jibril.

Quelques minutes plus tard, alors que Driss Basri, Ahmed Reda Guedira, Abdellatif Filali et Azzedine Laraki s’apprêtent à rejoindre le roi dans la salle, l’énigmatique El Caïd El Mekki leur lance un regard en plaçant le doigt sur ses lèvres pour leur intimer le silence. « Là, plus aucun bruit de pas. On aurait dit qu’ils volaient en marchant. La scène m’a fait naturellement sourire« , se rappelle, amusé, l’ancien rédacteur en chef d’Assabah.

Et Hassan II de commenter : « It’s funny, hein !« , avant de se mettre à rire à son tour. « D’un coup, El Caïd El Mekki est devenu l’homme le plus puissant au Maroc après le roi« , nous dit, hilare, Jibril. Au fil du temps, le roi et le journaliste se sont rapprochés. Si bien que, charmé par le talent du jeune Soudanais, Hassan II lui confie en 1991 la difficile tâche d’éditer la version arabe de son livre d’entretiens avec Eric Laurent, Mémoire d’un roi. « Je garde précieusement un exemplaire corrigé de sa main« , s’enorgueillit-il.

Dans le manuscrit, les ratures apposées par le défunt roi en sont témoins. « Il barrait systématiquement le nom Oufkir en le remplaçant par Boufkir. Il m’a dit que c’était son vrai nom, qu’il avait changé en Oufkir« .

Le livre édité, Hassan II veut récompenser Talha Jibril. « Le secrétariat particulier m’avait signifié que le roi voulait m’offrir une villa. On m’a dit que, comme le veut la tradition, il faut le lui demander« , se remémore l’ancien chef du bureau d’Asharq Al Awsat à Rabat.

Devant Hassan II, Talha Jibril ne demande rien. Le roi insiste à sa manière. « On m’a dit que vous étiez installé Place Pietri. Vous y êtes à l’aise ? » Sa réponse : « ‘Je n’aspire qu’à la satisfaction et à la bienveillance de Sa Majesté (rida wa al âtf de Sidna)’. C’est ce qu’il faut dire en pareille circonstance, m’avait-on dit« , se rappelle Talha Jibril, qui avait ainsi, nous assure-t-il, refusé poliment l’offre royale.

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Mais le roi ne tient pas à laisser partir son hôte les mains vides. « Je vais faire une chose pour la première fois« , dit alors Hassan II, lui proposant une photo le montrant en train de lire Asharq Al Awsat en compagnie du journaliste.

Pour le Rbati d’adoption, ce n’est pas de refus. Au café s’ajoute ainsi ce cliché unique, qui, diffusé, n’a pas manqué d’attirer des amis inattendus au journaliste. « Ceux qui s’opposaient à Asharq Al Awsat au prétexte que le journal est nourri aux pétrodollars saoudiens n’hésitaient pas à me passer des messages qu’ils cherchaient à transmettre au Palais« , dit-il d’un air narquois.

Pour l’anecdote, c’est lors de la présentation de Mémoire d’un roi, en 1992, que Talha Jibril parle pour la première fois à Mohammed VI, alors prince héritier. L’évènement avait réuni aussi le prince Moulay Rachid, Driss Basri et Mohamed Karim Lamrani, alors Premier ministre.

« C’était à l’hôtel Royal Mansour, ici, à Casablanca. Il m’avait alors demandé ce que je pensais du livre. Je lui ai répondu que je n’en avais fait qu’une seule lecture, personnelle qui plus est, et que le livre d’un roi devrait être lu plusieurs fois« , se souvient celui qui l’a édité. Le prince sourit : « C’est une réponse diplomatique« .

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Patricia Buisson, spécialiste de la "politique de prix", en renfort chez Total Maroc

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