Alexandre Kazerouni, politologue : Le musée du Louvre ou "l'exposition de l'absolutisme"

Crédit: AFP
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Le musée du Louvre Abou Dhabi a brillé grâce aux oeuvres qu’il abrite et à son architecture. Toutefois, pour le politologue Alexandre Kazerouni, son ouverture « donne à voir l’exclusion politique des classes moyennes émiriennes et la dérive absolutiste des Émirats arabes unis ».

Le politologue Alexandre Kazerouni, spécialiste des monarchies de la péninsule arabique (Le Miroir des cheikhs, musée et politique dans les principautés du Golfe persique PUF, 2017), se montre très sceptique à l’égard du mégaprojet du Louvre d’ Abou Dhabi dans une interview accordée au quotidien Le Monde.

Parallèlement au discours officiel qui présente le Louvre Abou Dhabi comme un levier d’ouverture culturelle et de libéralisme, il estime que cette institution donne à voir l’exclusion politique des classes moyennes émiriennes et la « dérive absolutiste » des Émirats Arabes Unis.

La conception et la mise en oeuvre ont été confiées à l’agence Abou Dhabi Tourism and Culture Authority (ADTCA), rattachée au ministère émirati de la Culture, et au sein de laquelle les postes de décision ont été confiés à des Occidentaux.

Les seuls Émiriens à être impliqués sont des jeunes gens, des enfants de la très haute élite, mis en avant pour incarner le projet, relève le politologue. En somme, pour Kazerouni le Louvre émirati est un musée fait par les Occidentaux pour les Occidentaux .

Selon le politologue, l’évènement déclencheur, qui a donné naissance aux musées comme le Louvre Abou Dhabi ou le Musée d’art islamique de Doha, c’est la guerre du Golfe de 1990-1991. En effet dans le cadre d’une opération de relations publiques destinée à convaincre la superpuissance américaine de s’engager dans le conflit, une partie de la collection d’art islamique du Musée national du Koweït était exposée, à cette époque, aux États-Unis. Elle devint alors un outil de communication, permettant de présenter le Koweït comme le camp de la civilisation, opposé au camp de la barbarie.

D’après la grille de lecture du chercheur, la rivalité entre Abou Dhabi et Dubaï a créé un constat auprès des émirs de la côte : pour avoir le soutien des pays occidentaux et survivre, il leur fallait disposer de relais dans l’opinion publique, notamment parmi les artistes, qui fabriquent en partie cette opinion. « Les musées, tout comme les universités étrangères qui fleurissent dans la région, sont des supports de clientélisme des élites culturelles occidentales« , ajoute Alexandre Kazerouni.

Abou Dhabi a longtemps disposé d’une « Fondation culturelle » qui organisait des activités très prestigieuses, gérées par une vaste administration culturelle, relève encore le politologue. Kaserouni évoque aussi le contexte de poussée de l’islamisme révolutionnaire, à partir des années 1980, où le pouvoir de cette classe moyenne fonctionnarisée est devenu un motif d’inquiétude pour les souverains. C’est pour cela qu’elle a été progressivement marginalisée.

« À Abou Dhabi comme au Qatar, il est devenu fondamental de priver la classe moyenne de contact avec les partenaires internationaux du pays, car c’est d’eux que dépend la sécurité du régime. Les étrangers sont devenus une ressource humaine de substitution, non parce qu’ils ont une meilleure expertise, mais parce qu’ils sont plus obéissants« .

Le Louvre d’Abou Dhabi a donc pour objectif , d’après Kazerouni, « de reprendre à Dubaï la part régalienne de la culture, de rappeler que la capitale du pays, c’est Abou Dhabi. Pour endiguer ce rayonnement culturel, ce « soft power » qui enraye la stratégie centralisatrice d’Abou Dhabi, il fallait surenchérir dans le libéralisme culturel », note-t-il.

Kazerouni conclut que le Louvre Abou Dhabi « donne à voir la déconnexion entre libéralisme culturel et libéralisme politique, qui se joue dans toute l’Asie, de l’Ukraine à la Chine. Il accompagne la bascule des Émirats Arabes Unis d’une monarchie à l’anglaise, collégiale, vers une monarchie absolue« . Selon lui, « ce passage qui s’opère avec le nom du Louvre, symbole de la Révolution française et de la République, a quelque chose d’ironique. »

Autrement dit, ce que le Louvre Abou Dhabi donne à voir, c’est l’accaparement des leviers de pouvoir par la famille régnante.

Lire aussi : Les hors-cadres de la visite de Mohammed VI au Louvre d’Abou Dhabi

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