De Saint-Tropez à Marrakech, gloire et décadence de Christophe Leroy

Saint-Tropez, Paris, Miami, Saint-Martin, Marrakech... le chef cuisinier français Christophe Leroy cumule les déconvenues. Dans la cité ocre, Palmeraie Développement veut récupérer l’établissement les Jardins d’Inès, que le groupe lui a confié en 2012, tandis que salariés et fournisseurs attendent toujours leur dû.

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Les Jardins d'Inès, gérés par Christophe Leroy, avant et après.

Alerte à Saint-Tropez. Pamela Anderson est en colère et le fait savoir. Elle a associé son nom à celui du chef Christophe Leroy pour l’ouverture, le 4 juillet, d’un restaurant vegan éphémère dans la petite ville provençale. La presse people française se délecte. La Table du Marché by Pamela doit ouvrir durant tout l’été aux Moulins de Ramatuelle, sur les hauteurs de la cité de la Côte d’Azur, et accueillir tout ce que la Riviera française compte de mondain en période estivale. Jusqu’au couple Macron. Les grandes attentes n’ont duré qu’une semaine. L’ex-femme du président américain, Ivana Trump, était bien présente pour la traditionnelle “soirée blanche” de Leroy, le 9 juillet à Ramatuelle, mais la star d’Alerte à Malibu n’a pas vu la couleur des 15 000 euros promis par le chef pour ramener ses amis de la jet-set, d’après une source proche de Pamela Anderson. La bimbo s’est alors rendu compte que nombre de fournisseurs et d’employés de Leroy connaissaient un sort similaire. “Je ne peux pas fermer les yeux sur le mauvais traitement du personnel ni sur le manque de respect total”, écrit-elle sur Instagram le 11 juillet pour annoncer la fin de sa collaboration avec le chef. Dans la foulée, le tribunal de commerce de Fréjus décide la liquidation judiciaire de la société mère des activités de Christophe Leroy, CL Développement, après une cessation de paiement au 9 janvier.

 

À Saint-Tropez, les duperies de Christophe Leroy ne surprennent plus. “Il est grillé sur toute la côte”, expliquent ceux qui ont eu affaire à lui. Pourtant, depuis 20 ans, Leroy retombe toujours sur ses pattes. À Saint-Tropez, il a même réussi à convaincre des employés d’investir jusqu’à 1500 euros de leur poche pour lancer le projet avec Pamela Anderson. Cette fois-ci, néanmoins, la publicité sur ce scandale, offerte par la playmate, met en lumière d’autres faits d’armes du chef cuisinier. Paris, où il s’est “évaporé” une semaine après l’ouverture de son Leroy’s Kfé selon Le Parisien, Saint-Martin, où les parents des saisonniers qu’il avait emmenés pour travailler dans les Antilles ont dû payer leur billet retour faute de salaire versé, d’après un témoin sur place, Marrakech… où Christophe Leroy pose ses valises, et où des familles qui lui ont fait confiance se retrouvent en difficulté.

Dans la cité ocre, le chef a géré l’ancien Leroy’s Kfé du Palmeraie Golf Palace, accordé des licences pour la franchise des restaurants La Table du Marché, et surtout géré les Jardins d’Inès. Propriété du groupe Palmeraie Développement, ce boutique-hôtel 5 étoiles lui a été confié en location-gérance en 2012. L’établissement est désormais au cœur d’une affaire entre Leroy et Hicham Berrada Sounni. Le président de Palmeraie souhaite récupérer l’hôtel, qu’il a baptisé du nom de sa fille. Manipulation, vol, impayés pour des millions de dirhams… tandis que salariés et fournisseurs payent les pots cassés.

Les dessous de votre brunch marrakchi

Petit écrin de verdure et de fraîcheur dans la palmeraie, les habitués de la cité ocre connaissent les Jardins d’Inès pour son brunch dominical. Il y a un an, c’était encore un rendez-vous incontournable pour un week-end marrakchi. Malgré les apparences, les problèmes se dessinaient déjà en coulisses. Aujourd’hui, la vitrine s’est brisée et le lieu est méconnaissable, même s’il continue d’accueillir quelques visiteurs. Le bleu de la piscine a tourné au vert-de-gris, la pelouse au jaune. Rien de plus reluisant en cuisine. Dans des locaux sous-équipés qui tombent en ruine, des fruits posés à même le sol côtoient chats et cafards. Les témoignages des anciens employés non payés se comptent par dizaines. Après avoir été renvoyé, Aziz, chef de rang, a passé la nuit dans le restaurant avec femme et enfants pour récupérer son solde de tout compte. Falahi, le jardinier, s’est introduit dans la chambre de Christophe Leroy pour le réveiller pendant sa sieste et obtenir son dû. Un plongeur a menacé de se taillader les veines sur place. Idem côté fournisseurs. Le fabricant du billard, l’artisan qui a refait la cheminée pour 5000 dirhams, le prestataire d’animation, le primeur, le poissonnier, Brasseries du Maroc…

10 millions de dirhams d’impayés

En 2012 pourtant, Christophe Leroy avait repris cet établissement jusque-là réputé pour être régulièrement privatisé par Moulay Rachid ou des familles de magistrats. Après quelques travaux, la propriété s’ouvre à un public plus élargi et offre 25 suites de 1000 à 6000 dirhams la nuit, en plus d’évènements branchés autour de la piscine. Arsène Wenger, l’entraîneur de l’équipe de foot d’Arsenal, vient y dîner lorsqu’il est à Marrakech. Les Lions de l’Atlas y séjournent les jours de match au Grand Stade de la ville. Ils n’y ont plus mis les pieds depuis mars 2016 et une intoxication alimentaire à la kefta, nous apprend un employé de l’époque, qui a quitté les Jardins d’Inès après s’être rendu compte qu’il n’était pas déclaré à la CNSS un an après son arrivée. L’époque des journées où seuls les droits d’accès à la piscine rapportaient 15 000 dirhams par jour, en semaine, aura duré moins de trois ans. Christophe Leroy, lui, continue de mener grand train. Ses allers-retours (il passe deux semaines par mois à Marrakech) sont payés par l’hôtel. Il est arrivé que son épouse demande aux employés de lui avancer une centaine de dirhams. Lorsqu’ils vont — rarement — dîner en ville, c’est dans la caisse de l’hôtel qu’ils piochent deux à trois mille dirhams. Depuis la grande table en bois posée devant la suite 21 où il a élu domicile, il donne ses instructions pour ne pas laisser entrer tel ou tel fournisseur qui réclame le règlement de ses factures. Il y reçoit aussi ses invités. Les propriétaires de l’établissement, les Berrada Sounni, viennent parfois en famille. Christophe Leroy a pourtant cessé de leur régler les 300 000 dirhams de loyer mensuel depuis un moment. Aujourd’hui, de source judiciaire, le montant des impayés s’élève à 10 millions de dirhams. Les Jardins d’Inès ne sont plus aussi rentables qu’avant la gestion-location par Leroy. Aussi, lorsque Palmeraie Développement apprend que 3 millions de dirhams de matériels ont disparu, ils portent plainte contre Christophe Leroy.

Passeport confisqué

Selon une source proche du dossier près du tribunal de première instance de Marrakech, Christophe Leroy est poursuivi pour complicité d’abus de confiance”. Son ancien manager, Redouane Skiribe, est lui poursuivi pour “abus de confiance”. Le dossier est toujours en instruction, mais les magistrats s’intéressent à la théorie selon laquelle le manager, après avoir payé des huissiers de sa poche à deux reprises pour éviter une saisie de matériel, aurait sorti du matériel relevant du fonds de commerce des Jardins d’Inès pour le mettre en dépôt en attendant de récupérer les sommes qu’il aurait avancées. La justice a dans un premier temps placé Christophe Leroy sous contrôle judiciaire, avec interdiction de sortie de territoire. En appel, Christophe Leroy a obtenu que son passeport lui soit restitué contre une caution de 100 000 dirhams. C’est peu, comparé aux montants qui lui sont réclamés.

Table rase

Des professionnels du tourisme à Marrakech murmurent que son associé dans La Table du Marché, Ahmed Bennani, président du groupe Hivernage Collection (Hivernage Hotel&Spa, The Pearl) aurait payé sa caution, car il devait de l’argent à Leroy. Des affirmations sans preuve. Joint par TelQuel, l’intéressé nie d’ailleurs formellement. Il est en outre l’une des rares personnes interrogées à prendre la défense de Christophe Leroy. “Il y a trop de choses qui se disent sur lui. Ce n’est pas quelqu’un qui ne veut pas payer les gens. C’est quelqu’un qui vit des moments difficiles. Il a fait des erreurs, il a investi dans des choses qui n’ont pas marché”, déclare Ahmed Bennani. L’une de ses collaboratrices insiste : “Je suis dans le groupe depuis le début de La Table du Marché au Maroc, et nous n’avons jamais eu de problème avec Christophe Leroy”. En 2004, Bennani a conclu un contrat de franchise et de conseil avec Leroy pour l’ouverture d’un premier restaurant La Table du Marché. Le Maroc en compte désormais une dizaine, le montant des royalties versées à Leroy étant renégocié à chaque ouverture. Déjà actionnaire de la marque La Table du Marché, Ahmed Bennani l’a rachetée pour le Maroc et la région MENA il y a quatre mois. Concrètement, les enseignes des restaurants n’indiquent plus La Table du Marché by Christophe Leroy, mais La Table du Marché Marrakech – Saint-Tropez. Ahmed Bennani ne verse donc plus de royalties à Leroy.

Joint par TelQuel, Christophe Leroy reconnaît “des difficultés financières” et nous promet un rendez-vous qui restera sans suite. Ces “victimes” espèrent qu’il n’allongera pas la liste de ses créanciers. “Nous sommes étrangers au Maroc. Nous devons être exemplaires, faire en sorte de donner du travail aux Marocains, pas de les escroquer”, explique Salvatore Marra, fabricant de billards, à qui le chef doit encore de l’argent. Même son de cloche du côté de Marie Auboiron, dont la société a conçu du mobilier pour les Jardins d’Inès. “Il facture encore des mariages à 4 millions d’euros la soirée. Je ne comprends pas où va tout cet argent”, s’interroge un ancien cadre de sa société française. Pas aux salariés des Jardins d’Inès en tout cas, non payés depuis trois mois. Hicham, chef de restauration, a vendu sa voiture pour en acheter une plus petite. Nisrine, chef de cuisine, ne peut plus payer l’école de son fils. Ils se sont rapprochés d’un syndicat et envisagent de commencer des manifestations.

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