Que reproche-t-on à El Mortada Iamrachen?

Le militant du Hirak d’Al Hoceima a été poursuivi en vertu de la loi antiterroriste. Pourtant, le jeune activiste au passé salafiste est connu pour ses positions laïques. 

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Considéré comme une des figures modérées du mouvement de contestation d’Al Hoceima, El Mortada Iamrachen est poursuivi dans le cadre de la loi antiterroriste  pour « incitation et apologie d’une organisation » selon l’agence de presse MAP qui cite une source judiciaire. L’agence officielle ne précise pas la nature de l’organisation soutenue par la figure du Hirak.

Selon son avocat Mohamed Sadqao, cité par le site d’information Al Aoual, El Mortada Iamrachen serait poursuivi pour des publications Facebook jugées par les autorités comme de l’apologie de l’assassinat de l’ambassadeur russe en Turquie, Andrey Karlov. Une affaire qui remonte au mois de décembre dernier, et pour laquelle des militants du PJD sont également poursuivis.

En l’absence d’une confirmation officielle de ces charges, des internautes ont ressorti d’anciennes publications du jeune activiste, dont ce post sur Facebook où El Mortada Iamrachen condamne l’assassinat du diplomate russe.

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Salafiste laïque

Né dans une famille rifaine conservatrice, El Mortada a eu un alem pour père. Il se présente pourtant comme un laïc convaincu, même s’il ne renie pas sa « culture salafiste », comme il l’avait assuré à TelQuel en décembre 2014. Iamrachen défend la liberté de conscience et estime par exemple qu’aucun homme ne peut imposer le port du hijab à sa femme.

Il n’a jamais cessé d’affirmer sur les réseaux sociaux que si le non-respect du jeûne pendant le ramadan est une entorse faite à la religion, il n’en constitue pas moins une liberté individuelle que les autres doivent respecter. Dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, on le voit parler de tolérance avec un curé de l’église d’Al Hoceïma. Mieux, il affirme que la laïcité est « un concept qui n’est pas incompatible avec l’islam« .

Autre témoignage de cette ouverture d’esprit, son intervention dans une émission radiophonique de MedRadio relevée par nos confrères de Ledesk.ma, qui lui ont consacré un long portrait. Lors de cette intervention, El Mortada défendait notamment les droits des LGBT ainsi que  ceux des  non-jeûneurs du ramadan affichant notamment son soutien au Mouvement alternatif des libertés individuelles (MALI).

El Mortada Iamrachen est également connu pour son activisme sur le web depuis 2003. C’est l’intervention américaine  en Irak qui le pousse à chercher des informations  et un espace de dialogue avec d’autres jeunes à ce sujet. Il lui arrive même, à cette période, de visiter, sous pseudonyme, des sites et des forums jihadistes, avait-il assuré à TelQuel.

C’est toujours sur Internet, qu’il entend parler du mouvement du 20 février. Un moment important pour lui. Il fréquente alors des militants de gauche, en même temps qu’il se découvre des désaccords profonds avec de nombreux salafistes, peu enclins au dialogue selon lui. « À partir de là, je me suis ouvert à d’autres obédiences et courants de pensée, j’ai aussi diversifié mes lectures », au point d’en arriver au penseur réformiste Mohamed Arkoun ou au philosophe américain John Dewey.

Iamrachen se découvre aussi à cette période une véritable figure tutélaire: Abdelkrim El Khattabi. En plus de l’appartenance commune à la tribu des Aït Ouriaghel, le jeune homme partage avec le prestigieux résistant la même influence par le salafisme réformiste du début du XXsiècle.

Figure modérée du Hirak

Viendra ensuite la mort de Mouhcine Fikri en octobre 2016 qui sera l’élément déclencheur du mouvement de contestation d’Al Hoceima. Un mouvement au sein duquel il prône la protestation pacifique comme en attestent de multiples publications  sur les réseaux sociaux. Il se distingue également par son positionnement plus modéré que d’autres membres du mouvement comme Nasser Zafzafi.

D’ailleurs, El Mortada n’hésite pas à afficher publiquement ses divergences avec le leader du Hirak:  » Je critique publiquement Zafzafi parce que j’ai peur que demain on vienne nous imposer quelque chose sur quoi nous ne sommes pas d’accord« , déclarait-il à TelQuel quelques semaines avant l’arrestation du leader du Hirak.

Iamrachen avait par exemple rencontré et discuté avec le wali El Yaakoubi lorsque Zafzafi s’y opposait véhément. « J’ai baigné dans le discours salafiste et tout ce qui se rapproche de la violence m’effraie. J’ai peur que l’on sème les graines de la haine dans ce pays, » déclarait-il encore.

Il se distingue également d’autres manifestants du Hirak en participant à la rencontre organisée par sept ministres du gouvernement El Othmani venus en visite à Al Hoceima le 22 mai. Des positions lui ont valu d’être taxé de « traître » ou encore de « sale ayachi » par d’autres militants du mouvement.

Après avoir cessé de participer aux manifestations en raison de ses divergences avec Nasser Zafzafi, El Mortada Iamrachen était redescendu dans la rue suite à une déclaration du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, au parlement. « L’État n’avait d’autre choix que de faire respecter la loi« , avait alors déclaré le 6 juin Abdelouafi Laftit pour justifier les interventions policières dans le Rif. Iamrachen continuera à participer aux manifestations jusqu’à son arrestation, le 10 juin par les forces de l’ordre.