Al Hoceima: #Lalilaskara ou la construction d’un mythe

Le hashtag #Lalilaskara, référence à un dahir de 1958 qui définissait Al Hoceima comme une zone militaire, s’est rapidement imposé comme le principal slogan des manifestants du Rif. Problème: ce dahir n’est plus en vigueur depuis 1959.

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Après la mort, en octobre 2016, de Mohcine Fikri, un nouveau mot d’ordre est subitement apparu dans les rangs du mouvement social: #Lalilaskara (traduire #Non à la militarisation). En scandant ce nouveau slogan, les manifestants font référence à un dahir promulgué par Mohammed V en 1958, et qui définissait Al Hoceima comme une zone militaire. « Durant les premières années de l’indépendance, Hassan II, alors prince héritier et chef des armées, essayait à tout prix de neutraliser le parti de l’Istiqlal. Il avait pour cela trouvé une formule magique qui consistait à déclarer un certain nombre de provinces comme des zones militaires. La loi martiale était appliquée dans ces zones, ce qui permettait à Moulay Hassan de virer les fonctionnaires qui étaient plutôt pro-Istiqlal et les remplacer par des militaires et des caïds fidèles », nous explique l’historien Nabil Mouline, auteur de l’article « Qui sera l’État? Le soulèvement du Rif reconsidéré (1958-1959)« .

Rabat aussi était une zone militaire

Si Al Hoceima faisait bien partie de ces zones dites militaires, elle n’était pas la seule, et le Rif n’était pas la seule région concernée par ce dahir. En réalité, quatre dahirs – dont un qui a concerné Rabat – ont été promulgués par Mohammed V sous l’influence de son fils Hassan II, alors chef des armées. « Il n’y avait pas que le Rif qui était touché par ce que les manifestants appellent aujourd’hui ‘al askara’. Il y a d’abord eu un premier décret sur la région de Tafilalet pour mater la rébellion d’Addi Oubihi, puis un deuxième dahir promulgué en octobre 1958, faisant de Rabat une zone militaire. Quelques jours plus tard, ce sera le tour de Taza. Al Hoceima a été la dernière province proclamée zone militaire par dahir », précise Nabil Mouline.

Al Hoceima en tant que ville rifaine n’était pas spécialement visée par le dahir, mais constituait plutôt un « dommage collatéral des luttes que se livraient les différents acteurs pour monopoliser le pouvoir« , ajoute Mouline. Selon l’historien, le dahir qui a fait de la ville du Rif une zone militaire en 1958 a été abrogé de facto à peine une année plus tard. « Suite à ce qu’on a appelé le soulèvement du Rif (1958-1959),  Mohammed V a promulgué un dahir en 1959 où il a nommé un nouveau gouverneur civil à Al-Hoceima au lieu du gouverneur militaire qui a été mis en place une année auparavant. Il a ainsi automatiquement abrogé le précédent dahir », ajoute-t-il.

Démagogie

Si le fameux dahir a été abrogé en 1959, pourquoi les manifestants continuent-ils, 58 ans plus tard, à s’y référer? « C’est de la politisation à outrance qui ne reflète aucune réalité historique », tranche Mouline, spécialiste de la région. En effet, ces derniers jours, le hashtag #Lalilaskara n’est plus seulement mis en avant par les manifestants d’Al Hoceima. Des politiques s’en emparent désormais, à l’instar d’Ilyas Elomari, secrétaire général du PAM. Dans un statut publié le 28 mars sur son compte Facebook, celui qui est également président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima a confié avoir « alerté (le ministre de l’Intérieur Mohamed Hassad) sur la nécessité pour l’État d’annoncer officiellement la fin du Dahir de la militarisation« .

De la pure « démagogie« , dénonce Nabil Mouline. Pour lui, certains des leaders du mouvement social rifain sont victimes de leur « modeste niveau de formation politique« . « On ne mobilise pas les gens en s’appuyant sur des bêtises. Les leaders de ces manifestations sont pris dans un engrenage où ils cherchent la mobilisation par tous les moyens« , déplore l’historien.

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