Les dessous de la sextorsion made in Morocco

Le célèbre tabloïd anglais The Sun publie une enquête sur ces Marocains qui gagnent leur vie en menaçant de dévoiler l'intimité de leurs victimes.

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Oued Zem, ville de 100.000 habitants, traîne depuis quelques années la réputation de capitale mondiale des arnaques à la sextape. Le phénomène est également connu sous le nom de sextorsion (contraction de sexe et extorsion). Le tabloïd anglais The Sun s’est rendu sur place, revenant sur un phénomène auquel TelQuel avait consacré un dossier en 2016.

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Des sextorqueurs qui apprennent l’anglais sur YouTube

L’ampleur du phénomène à Oued Zem est telle que les quelque 360 arrestations effectuées au Maroc l’année dernière, pour des affaires de sextorsion, ont quasiment toutes été effectuées dans cette ville, rappelle The Sun. Le journal a d’ailleurs rencontré sur place des arnaqueurs à la sextape. Une des sources du média britannique affirme que dans les écoles de la ville, « les élèves s’intéressent beaucoup plus à l’anglais. Lorsqu’ils rentrent chez eux après les cours, ils regardent des vidéos sur YouTube. S’ils peuvent parler anglais, ils gagneront plus d’argent« .

L’intérêt pour la langue anglaise n’est pas anodin. Les Britanniques seraient les cibles favorites des sextorqueurs, qui habituellement se tournaient vers le Golfe. « Ils paient mieux« , explique l’un des arnaqueurs contactés par The Sun. Selon ce dernier, quatre tentatives sur dix réussissent. Elles peuvent rapporter jusqu’à 10.000 dirhams.

Pour confirmer le regain d’intérêt de ces cybercriminels pour les ressortissants britanniques, le tabloïd avance des chiffres de la National Crime Agency. D’après le journal anglais, « le nombre de Britanniques victimes de ces extorsions a triplé en un an« . Entre 2015 et 2016, le nombre de plaintes est ainsi passé de 385 à 1.245.

Gros profits, petite industrie

L’appât de ce gain facile attirerait de plus en plus de jeunes de la ville d’après le journal anglais. Dans une ville où les activités génératrices de revenus manquent, certains ont vu dans la cybercriminalité plus qu’un moyen d’aider leur famille. Cette activité a permis à certains d’atteindre les 60.000 livres de revenu annuel (plus de 738.000 dirhams) selon The Sun.

L’avocat Abdelghani Harmachi, qui affirme avoir représenté une vingtaine d’entre eux au tribunal, déclare au tabloïd que « leur nombre est sans cesse en augmentation. Ils sont actuellement près de 3.000« .

Toujours d’après The Sun, le business de la sextorsion aurait considérablement contribué à l’essor de la ville. « En 2005, il n’y avait que quatre agences de change et deux banques dans la ville. Désormais, il y a plus de 40 agences et 15 banques. Les BMW et les Mercedes remplacent les charrettes tirées par des chevaux« , relève le tabloïd anglais. Pourtant, les acteurs de ces cybercriminels « n’investissent pas à Oued Zem. Ils préfèrent acheter des immeubles à Mohammedia ou El Jadida », regrettait une source locale contactée à l’époque par TelQuel.

Même si les autorités tentent d’endiguer le phénomène, notamment à travers la création de cinq nouveaux centres de lutte contre la cybercriminalité, la bataille est loin d’être gagnée. « Ça ne finira jamais. Chaque nouvelle génération [de sextorqueurs, NDLR], est formée par l’ancienne« , constate Hamza, 19 ans, arnaqueur à la sextape désormais repenti après avoir purgé une peine de deux mois de prison en 2015.

Modus operandi d’une simplicité infantile

Si elles rapportent, c’est aussi parce que les arnaques à la sextape ne quasiment aucun investissement. Tout commence avec la création d’un faux profil sur Facebook en utilisant les photos d’une actrice érotique, et la traque de personnes comptant plusieurs membres de leurs familles parmi leurs amis.

Les arnaqueurs suggèrent ensuite à leurs victimes une conversation sur Skype où ils diffusent une vidéo montrant l’actrice en action devant une webcam, faisant croire qu’il s’agit d’un tchat intime, détaille The Sun. Le but est d’inciter la personne ciblée à livrer son intimité face à sa caméra, sa « performance » étant secrètement enregistrée par son interlocuteur.

Les auteurs de l’arnaque envoient ensuite à leur victime un lien redirigeant vers l’enregistrement, demandant à cette dernière de payer une rançon pour éviter que la vidéo parvienne à leurs contacts sur Facebook, notamment les membres de la famille. L’argent est viré dans l’une des nombreuses agences de transferts de fonds , où des intermédiaires sont payés pour le retirer.

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