L’hôtel Drouot est-il en train de vendre illégalement aux enchères un exceptionnel fossile marocain?

Un squelette de dinosaure découvert à proximité de Khouribga sera vendu aux enchères à Paris le 7 mars. Des Marocains crient au pillage d’un "trésor patrimonial unique" exporté illégalement.

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L'objet du scandale, un squelette de Zarafasaura Oceanis de 9 mètres de long.

Le 7 mars, l’hôtel Drouot, la principale maison de ventes aux enchères parisienne hébergera la vente d’un squelette de « Zarafasaura Oceanis », un dinosaure marin qui vivait sur Terre il y a 66 millions d’années. Les fossiles de ce squelette ont été découverts en 2011 dans le bassin de phosphate d’Oulad Abdoun, à proximité de Khouribga. L’Association pour la protection du patrimoine géologique du Maroc (APPGM) demande le rapatriement de ce « trésor patrimonial unique« , car elle soupçonne une exportation illégale.

« Bien sûr que c’est illégal« , s’insurge Ahmed Benlakhdim, qui est à la tête de la direction Géologie du ministère des Mines. Son département est précisément chargé de la « sauvegarde et de la valorisation de notre patrimoine géologique, » explique-t-il à Telquel.ma. « La loi sur le commerce extérieur dispose que les exportations de minerais et de fossiles sont soumises à une autorisation expresse de notre département. Or, nous n’attribuons quasiment jamais d’autorisations pour les fossiles de vertébrés », poursuit-il. « Il nous arrive, à titre exceptionnel, d’accorder des autorisations de sortie de territoire temporaires, à des fins scientifiques pour que des études soient effectuées à l’étranger. Les biens sont ensuite rapatriés« , détaille le directeur.

La vente du Zarafasaura ne s’inscrit pas du tout dans le cadre de la recherche scientifique. Estimé entre 350.000 et 450.000 euros, le squelette de 9 mètres de long partira au plus offrant. « J’adorerais que ce fossile soit acheté par un musée pour qu’il soit accessible à tous, mais j’ai un client qui a investi pour la restauration de ce fossile et qui a besoin de valoriser son investissement« , déclare à Telquel.ma Alexandre Guiquello, commissaire-priseur de l’étude Binoche & Giquello en charge de la vente baptisée « Histoire naturelle – Nature et merveilles ». « C’est à la mode en ce moment, avec le côté ‘naturalia’ qui revient« , poursuit Me Giquello.

Le monstre du Loch Ness marocain

Le client en question? Un theatrum mundi, un cabinet de curiosités italien qui détient toutes sortes d’antiquités et notamment des habits de cosmonautes. Alexandre Giquello nous affirme que les pièces du fossile ont été acquises par son client à la foire du Munich — l’un des grands rendez-vous des professionnels du secteur, avec la foire de Tucson — auprès « d’une société marocaine réputée« . Telquel.ma a contacté une dizaine d’exposants marocains habitués de la foire de Munich. Aucun n’avait entendu parler d’une telle vente ces dernières années, et la majorité d’entre eux s’étonnaient qu’elle ait pu ne serait-ce qu’être possible, compte tenu de la législation marocaine à l’exportation.

L’anatomie du fameux et légendaire monstre du Loch Ness est certainement basée sur celle du Zarafasaura
L’anatomie du fameux et légendaire monstre du Loch Ness est certainement basée sur celle du Zarafasaura

« Le Zarafasaura a une très grande valeur scientifique. C’est un spécimen qui est apparu et a disparu à une période bien précise. On dit qu’il a une valeur stratigraphique, car lorsqu’on le trouve on peut faire beaucoup d’interprétations sur son environnement« , explique encore Ahmed Benlakhdim.

Alexandre Giquello vante aussi la valeur du squelette: « il est complet à 75 %, ce qui est rare. Il a fallu quatre fossiles pour le reconstituer ». Le catalogue de la vente rappelle par ailleurs que « les Plésiosaures [la famille du Zarafasaura, NDLR] ont également attisé les fantasmes des artistes, et de très populaires récits […]. L’anatomie du fameux et légendaire monstre du Loch Ness est certainement basée sur celle des élasmosaures. » La restauration des fossiles a permis de donner au squelette une « qualité muséale« , vante encore le catalogue.

fossile
Une ammonite de 54 centimètres découverte au Maroc et datant du Crétacé, estimée à 1500-2000€ lors de la vente du 7 mars.

Comment donc un tel bien a-t-il pu quitter le Maroc? « La sortie a dû se faire petit à petit. C’est sans doute pour ça que ça a échappé aux douanes« , avance Ahmed Benlakhdim. « Nous avons entamé les démarches administratives, auprès du ministère des Affaires étrangères qui pourrait prendre contact avec l’ambassade à Paris pour que le Zarafasaura rentre à la maison, » précise-t-il.

Cependant, du côté de la vente à Paris, on ne l’entend pas de cette oreille. « Ce serait suicidaire d’organiser la vente publique d’un bien illégal. Le commissaire-priseur est le garant de la réglementation. Sauf erreur de ma part, il n’y a pas de loi marocaine qui régisse l’exportation de fossiles. La vente est aussi un acte commercial. L’acheteur achète pour se faire plaisir, pas pour avoir des ennuis, » défend Alexandre Giquello qui assure aussi que le squelette a été inspecté par les douanes italiennes et françaises.

Pourtant, le Maroc est bel et bien signataire d’un accord de l’UNESCO datant de 1970 qui interdit l’importation et l’exportation des biens culturels par des procédés illégaux. Sans mentionner explicitement le cas des fossiles, une loi marocaine en fait de même. Deux autres lots de la vente de moins grandes valeurs, mais provenant également du Maroc, sont inscrits à la vente du 7 mars.

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