Abdellah Tourabi. Tocqueville au Maroc

Abdellah Tourabi, journaliste et chroniqueur.

S’il y a un seul penseur, un seul écrivain qu’il faut lire pour comprendre l’évolution des sociétés et leur transformation, ce sera Alexis De Tocqueville. Un esprit brillant et visionnaire, qui a observé, avec une acuité et une prescience inégales, les mutations de son monde, au 19e siècle, et livré des clefs de lecture encore valables pour notre temps. Dans un pays comme le Maroc, qui connaît une profonde transition sociale, culturelle et politique, la lecture de Tocqueville est plus que nécessaire. Sa description de la relation entre l’Etat et la société, qui conditionne les processus de démocratisation et de changement, nous fournit un éclairage précieux. Ainsi, dans ses deux livres majeurs (La Démocratie en Amérique et L’ancien régime et la révolution), Tocqueville livre une comparaison entre deux pays occidentaux : la France et les États-Unis.

En France, l’État, puissant et centralisé, est fort de son appareil administratif et de la multitude de lois qui quadrillent tous les aspects de la vie. En face de cet État fort, la société est plutôt faible et dominée, attendant toujours une impulsion venant d’en haut, de ses élites administratives et politiques. A l’opposé, les Etats-Unis fournissent un modèle différent, où l’État est plutôt moins fort, aux compétences limitées et au pouvoir restreint sur les individus. L’État n’administre pas “les choses et les hommes”, car la société est plutôt puissante, organisée et tient farouchement à son indépendance et à sa liberté. Les deux modèles de rapports fournissent des résultats différents au niveau de la nature des changements politiques et leur mise en œuvre. En Amérique, les revendications sociales et politiques ont des chances d’aboutir et d’être intégrées à l’agenda des responsables politiques, en raison de la forte mobilisation dont la société civile est capable. Tandis qu’en France, la domination de l’État et son ascendant sur la société ne laissent de place qu’au changement brutal, pour faire aboutir les demandes de changement.

Au Maroc, la relation entre Etat et société civile ressemble plutôt au modèle français décrit par Tocqueville. Historiquement, le vieux Makhzen, renforcé par les structures administratives modernes mises en place par le protectorat, a toujours dominé la société marocaine. L’Etat imposait aux individus son rythme, son agenda de développement, sa vision de la marche du pays et sa conception du monde et les contraignait à s’y adapter. Les rapports entre Etat et société étaient marqués par un usage intimidant et coercitif de l’autorité et de la force. Une situation qui explique l’irruption d’épisodes violents de contestation, à l’image des différentes révoltes et émeutes qui ont émaillé le Maroc postcolonial. Cette violence apparaît comme une tentative d’affranchissement du poids d’un Etat trop dominant et contraignant. Mais les dernières années, marquées par une libération de la parole et l’irruption des nouvelles technologies dans les débats et les mobilisations, ont connu un rééquilibrage des liens entre la société et l’Etat. L’appropriation de l’espace public par les différentes formes de manifestation, l’apparition d’un “parti des réseaux sociaux” et l’émergence d’une opinion publique imprévisible et incontrôlable ont créé de nouveaux rapports de force. C’est la gestion de cette relation, inédite et mouvante, qui déterminera le sort de la démocratie au Maroc.

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