Aziz Mekouar, négociateur-en-chef pour la COP22 : « Les pays développés doivent sortir le chéquier »

Relations et finances internationales sont au cœur des négociations en préparation de la COP22. L’ambassadeur pour la négociation multilatérale, Aziz Mekouar, nous éclaire.

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Aziz Mekouar, le 9 septembre à Skhirat. Crédit : MAP

Aziz Mekouar est membre du Comité de pilotage de la COP22 en tant qu’ambassadeur pour la négociation multilatérale. Les 8 et 9 septembre à Skhirat, il menait des « consultations informelles » en préparation à la COP22, aux côtés de Patricia Espinosa, secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations Unies pour le changement climatique (CNUCC), Salaheddine Mezouar, président de la COPP22, ainsi que Hakima El Haité et Laurence Tubiana, championnes du climat, en présence de 140 délégués de 50 pays. Ancien ambassadeur du Maroc, notamment aux États-Unis, membre du conseil d’administration de Bank of Africa (le réseau bancaire panafricain de BMCE Bank). C’est un expert à la fois en relations et finances internationales qui nous répond sur l’avancée des négociations pour la COP22. La conférence sur le climat démarre dans moins de deux mois, le 7 novembre, à Marrakech.

Telquel.ma : La presse marocaine a parlé de beaucoup de choses s’agissant de la COP22, d’enjeux, de logistique… En revanche, l’avancée des négociations n’est quasiment pas évoquée. Les médias ont peut-être leur part de responsabilité, mais ça n’est pas non plus été mis en avant par le Comité de pilotage. Pourquoi ?

Aziz Mekouar : De manière générale, tant que des négociations n’ont pas abouti, elles sont réservées. Mais elles sont effectivement extrêmement importantes. Nous avons signé l’Accord de Paris, aujourd’hui il faut le mettre en application. Nos négociations traitent de ça, c’est à dire des règles, des modalités, des procédures. C’est un point clé, et Marrakech est la première COP pour la mise en application de cet Accord. Plus précisément, en ce moment, on parle de l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris. Tout le monde pensait que ça serait pour 2020, or, finalement, ça serait peut-être même avant Marrakech. Il suffit que deux ou trois grands pays le ratifient et ce sera bon. [La Chine et les États-Unis, qui représentent à eux seuls 38 % des émissions de gaz à effets de serre, ont ratifié l’Accord de Paris début septembre. Peu après cet entretien, le 12 septembre, c’est le Brésil, avec 2,5 % des émissions mondiales, qui ratifiait à son tour le traité, NDLR]. S’il entre en vigueur avant le 7 octobre, cela entraine un certain nombre de conséquences. Il faudra que l’on convoque le premier CMA [Accord de Paris, NDLR]. Mais dans ce cas-là, qu’est-ce qu’on fait ? Que devra faire le premier CMA ? Des pays auront ratifié, d’autres pas encore, alors comment maintenir le processus inclusif, c’est-à-dire que tout le monde continue à participer ? Un certain nombre de questions se posent et on les a abordées.

Celle de la question du financement des 100 milliards de dollars à l’horizon 2020 aussi ?

Ces 100 milliards avaient été décidés à Copenhague en 2009, et annoncés par les pays développés. 100 milliards de dollars, chaque année, à partir de 2020. À présent, les pays développés doivent sortir le chéquier, certes, mais surtout dire comment ils vont le sortir. C’est-à-dire, expliquer aux pays les plus vulnérables ce qu’ils vont financer. Les pays développés mènent d’ailleurs des consultations avec les pays en développement pour aboutir à une annonce sur les 100 milliards. Si on regarde les chiffres, on se rend compte qu’on n’est déjà pas loin du compte. Ça fait pas mal d’argent, mais d’après les experts en finances, il y a beaucoup plus d’argent que ça. Avec tout l’argent du privé par exemple, on pourrait mobiliser des milliers de milliards, il suffit simplement que l’argent privé trouve un retour sur investissement.

Donc c’est vraiment la question de la manière d’utiliser cet argent dont on discute. La difficulté est toujours la même : est ce qu’il y a des projets d’adaptation d’une part et d’atténuation d’autre part ? Ou est-ce qu’il doit toujours y avoir une composante d’adaptation dans ces projets ?

Les 8 et 9 septembre, il y avait 50 pays représentés aux consultations informelles de Shkirat. Est-ce que c’est suffisant pour avancer ? Ce n’est même pas le tiers des signataires de l’Accord de Paris.

Attention, il y a beaucoup de délégations communes. Il y a en fait des groupes de pays, comme l’Union européenne, le groupe africain avec son président Seyni Nafo, le G77… Tous les groupes de négociations étaient représentés. Ceci étant, quand vous organisez des négociations informelles, vous invitez un certain nombre de pays représentatifs pour être sûr qu’il y aura un équilibre géographique, mais c’est ouvert à tous ceux qui veulent s’y associer.

En tant que président le Maroc fait partie de quel groupe ?

Le Maroc en tant que pays fait traditionnellement partie du groupe africain et du groupe arabe, mais pour la COP, comme nous avons la présidence cette année, nous avons une position un peu particulière. 

Pourquoi utilise-t-on le terme d’« informelles » pour ces rencontres de Skhirat ?

C’est « informel », parce qu’il n’y a pas de négociations. On ne sort pas d’une consultation informelle avec des décisions. On ne discute pas de la phrase ou du terme qui sera dans le texte à signer. On est là pour faire avancer la réflexion et faire aboutir la négociation à venir.

Entre ces groupes, on peut imaginer qu’il y a des alliances. Quels sont les gros points aujourd’hui où on sent qu’il y a des divergences et que les négociations vont être plus compliquées ?

Très franchement, je n’ai pas senti de divergences profondes, ni de clivages ou de positions antagonistes. Au contraire, j’ai senti qu’il y avait un esprit très positif et que les idées étaient constructives. Je n’ai pas senti de clivage au cours de cette session.

Et au cours de précédentes sessions ?

Depuis Paris et la COP21, nous avons eu une réunion informelle à Paris, en avril. Et nous avons eu Bonn, qui était une session formelle, la première session de négociation après Paris. Mais très franchement, on ne sent pas de clivage. Il est évident que pour la feuille de route, les pays en développement voudraient avoir des choses plus concrètes, mais il y a aussi des consultations sur cette question particulière, et ça avance. Il n’y a vraiment pas de clivages profonds, ni sur l’attitude ni sur la manière d’arriver à des résultats à Marrakech et au-delà de Marrakech.

Qui va venir à Marrakech ?

196 pays.

Tous les chefs d’État vont venir ?

Il faudrait qu’il y ait une mobilisation pour une raison simple : l’Accord de Paris était historique parce qu’il a été signé après 20 ans de négociations, aujourd’hui il faut qu’on dise à l’opinion publique que la mise en œuvre est tout aussi importante. Je pense qu’il y aura une bonne présence, mais ça, on le saura tard. À la dernière minute.

Mener des négociations d’un tel niveau, pour le Maroc, est-ce aussi une opportunité pour réaffirmer sa place au sein de la communauté internationale ?

La COP est un évènement majeur parce que la question des climats est devenue une priorité pour tout le monde. C’est devenu prioritaire pour les États, pour les politiques, pour les gens d’une manière générale, à tel point que les entreprises aussi se sont engagées dans cette voie d’atténuation. Un évènement de portée mondiale donc, une priorité pour tout le monde, ça se passe au Maroc, donc ça attire l’attention sur le Maroc. Il est évident que c’est encore un évènement qui positionne le Maroc sur la scène internationale.