Exclusif. Les vérités de Loubna Abidar dans « La dangereuse »

La dangereuse, l’autobiographie de Loubna Abidar, écrite avec Marion Van Renterghem, sera publiée le 18 mai chez Stock. Nous l’avons lu.

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La couverture de "La dangereuse" de Loubna Abidar et Marion Van Renterghem. Photo : Benjamin Colombel

Devinette : Qu’ont en commun la chancelière allemande Angela Merkel, l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, le président français François Hollande et Loubna Abidar ? Réponse : Ils se sont tous les cinq fait tirer le portrait par Marion Van Renterghem, grande reporter au Monde. C’est avec cette grande plume lauréate des prix Albert Londres et Françoise Giroud, décerné aux grands portraitistes, que la sulfureuse actrice marrakchie signe La Dangereuse. Une autobiographie à paraître le 18 mai chez Stock.

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Marrakech all-inclusive

En 183 pages, à la première personne, Loubna Abidar se raconte sans concession, ni pour les autres, ni pour elle-même. De sa naissance dans la médina de Marrakech où ses parents sont déçus qu’elle ne soit pas un garçon, jusqu’au tapis rouge des César 2016 où elle est nommée comme meilleure actrice, Loubna Abidar se met à nu. C’est d’ailleurs au hammam qu’on la retrouve au début du récit. « Vous ne connaissez pas le hammam, vous les Françaises. Le vrai, je veux dire. Pour les femmes marocaines, le hammam c’est comme aller chez un psy, c’est le grand bain du corps et de l’esprit, une à deux fois par semaine. » Le passage sonne comme une réclame pour un gel douche gommant au Savon Noir & Éclats de Noix d’Argan vendu en grande surface. C’est que Stock signe un coup éditorial avec cet ouvrage. À l’approche du Festival de Cannes, on vend à la ménagère française de moins de cinquante ans l’incroyable histoire de l’enfant de « la médina de Marrakech, ce dédale de ruelles où bat le cœur de la ville ». Ca force donc sur les clichés, les odeurs, les couleurs, « le tourbillon d’avaleurs de feu, de marchands de tapis, de touristes, de saltimbanques, de mendiants, de diseuses de bonne aventure » de la place Jemaa el Fna. Ça peut prêter à sourire vu du Maroc, mais c’est foutrement agréable à lire.

À fleur de peau

Car le décor romancé de la cité ocre n’occulte pas le fond du récit : l’histoire de Loubna Abidar. Au hammam, son corps affiche ses cicatrices comme un livre ouvert. Elles sont si nombreuses qu’elle ne se souvient plus de la cause de chacune d’entre elles. Il y a les brûlures de joints de son père. Il y a celles que la chirurgie esthétique est parvenue à effacer. Mais y a aussi « celle, plus profonde, qui ne se voit pas » infligée par un père incestueux. Et enfin, la plus récente, à l’arcade sourcilière, stigmate de son agression à Casablanca en novembre 2015, qu’elle impute, sans en apporter la preuve, à des proches de la police.

Pérégrinations autour de Marrakech

Après l’enfance à Marrakech à rêver devant les affiches de cinéma et devant des cassettes VHS louées en secret, Loubna Abidar quitte Marrakech à 16 ans. Durant quatre ans, elle vit avec le DJ français Claude Challe — de 45 ans son aîné — au gré des soirées jetset qu’il anime à travers le monde. Après leur séparation, en 2006, elle retourne à Marrakech, mais poursuit ses aller-retours en Europe où elle danse. C’est lors d’un de ces voyages qu’elle rencontre Bernardo, le père de sa fille, Luna. Il y a ensuite ses débuts au théâtre puis au cinéma, où elle dénonce les castings assujettis aux coucheries. Puis le « rôle de sa vie », évidemment, dans Much loved. Loubna Abidar nous plonge dans la préparation du film de Nabil Ayouch, en racontant notamment son infiltration dans une soirée organisée à Marrakech par des Saoudiens — parmi une centaine de prostituées. Marrakech, où elle revient immanquablement, malgré les souvenirs. En janvier dernier, elle y est revenue en catimini, au risque d’être reconnue malgré son camouflage derrière une casquette aux couleurs du Brésil et une paire de lunettes de soleil. Un chapitre entier est consacré à une discussion qu’elle a alors avec son « seul ami à Marrakech », Adil. « Si je ne te connaissais pas, j’en ferais partie. Je serais un de tes détracteurs. Je sais qu’il y a des gens intelligents pour dire que c’est un progrès que le cinéma ose montrer le sexe. Moi je trouve qu’il faut s’adapter à une époque et à une culture et ne pas franchir les étapes trop vite, sans phase transitoire. », lui dit-il. S’en suit un échange d’arguments qui résume brillamment la contradiction dans laquelle s’est retrouvé le Maroc au moment de la sortie de Much Loved.

« Je suis une pute »

Adil connait Loubna alors il ne fait pas partie de ses détracteurs. À la lecture de son livre, on comprend mieux Loubna Abidar. Ce qui a fait d’elle « Abidar khatar », Abidar qui rue dans les brancards. Pas question néanmoins de transiger avec ceux qu’elle appelle « les barbus », ceux qui ont « inventé un nouvel islam qui est fait de n’importe quoi ». À ceux-là, elle déclare ceci : « Une femme libre est une pute, une femme guerrière est une pute ? Je vous l’annonce solennellement, droit dans les yeux : je suis une pute. » Aux autres, elle tend une main pour expliquer sa démarche. La démarche artistique qui l’a conduite à avoir le courage de tourner nue, pour la première fois, dans une scène d’amour.

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La dangereuse, Loubna Abidar et Marion Van Renterghem – Stock, 17 €, 18 mai 2016

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