Bahgat El Nadi et Adel Rifaat: "La lecture du Coran doit être un acte de liberté"

Les deux auteurs de Penser le Coran et Al Sira reviennent sur des questions épineuses, comme la place de la religion dans les sociétés musulmanes, l’échec des expériences progressistes dans le monde arabe et comment mieux comprendre les textes religieux.

Par

Sous le pseudo de Mahmoud Hussein, on retrouve la plume et les idées de deux politologues égyptiens: Bahgat El Nadi et Adel Rifaat. Jeunes, ils ont quitté leur pays d’origine pour s’installer en France. Mais ils ont gardé de leurs années de jeunesse, marquées par l’expérience nassérienne, un attachement aux valeurs progressistes et la conviction que l’émancipation du monde arabe doit passer d’abord par la libération des esprits et des mentalités. C’est cette conviction qu’on retrouve au fondement de leurs travaux sur l’histoire de l’islam et l’analyse du Coran. Leurs livres Penser le Coran et Al Sira ont eu un grand succès en France. Nous avons profité de leur passage au Maroc pour évoquer des problématiques qui sont actuellement au cœur des débats et polémiques.

Vous insistez sur la nécessité de lire le Coran en replaçant ses versets dans le contexte de leur révélation. En quoi cette lecture aide-t-elle à mieux comprendre ce texte?

Dès la création des premières écoles coraniques, après la mort du Prophète, on a découvert que de nombreux versets ne pouvaient être compris, que s’ils étaient éclairés par les circonstances dans lesquelles ils avaient été révélés. Doù l’importance de revenir aux Asbab al-Nuzul (Circonstances de la Révélation), qui s’appuient sur la Sîra (Les faits et gestes du Prophète, tels que rapportés par ses compagnons).

Mais pour nous, le retour au contexte de la Révélation revêt une importance bien plus grande que cela. Il fait beaucoup plus que nous permettre de comprendre des versets, qui, sans cela, resteraient impénétrables. Il change la lumière dans laquelle on lit le Coran. Il restitue la sève vivante de cette lecture. Il rétablit, pour le lecteur, le lien immédiat que vivaient les premiers musulmans avec la parole de Dieu.

A partir de là, on peut remettre en question le dogme de l’imprescriptibilité coranique.

Qu’entendez-vous par le dogme de l’imprescriptibilité coranique?

Depuis plus de mille ans, les guides de la pensée musulmane s’enorgueillissent d’être les gardiens de ce dogme, qui tient en quelque mots : le Coran étant la Parole de Dieu, ses versets sont formulés pour embrasser, éternellement,  tous les contextes possibles.

Le croyant est alors confronté au syllogisme suivant: est musulman celui qui croit que le Coran est la Parole de Dieu. Celui qui doute de la validité absolue de tous ses versets n’est pas musulman. Mais ce dogme, qui se veut une évidence, n’est qu’un trompe-l’œil. Il repose sur un sophisme. Le sophisme selon lequel la Parole de Dieu doit être de même nature que Dieu Lui-même. Dieu étant éternel, chacune de Ses Paroles ne pourrait être qu’éternelle comme Lui.

Or, le Coran ne dit pas cela. Il dit le contraire de cela. Mais pour le savoir, il faut fausser compagnie aux guides attitrés. Il faut, consentant à un effort de recherche personnelle, replacer le texte dans son contexte. En reliant les versets du Coran aux circonstances dans lesquelles ils ont été révélés au Prophète.

Alors  on découvre ce que le dogme de l’imprescriptibilité du Coran a pour fonction de nous cacher. On est frappé par une évidence, aveuglante, indiscutable.  Le Coran se présente comme la Parole de Dieu, mais Dieu et Sa parole n’y ont pas le même statut. Ils ne sont pas situés sur le même plan. Dieu transcende le temps, Sa Parole est inscrite dans le temps. A aucun moment, dans le Coran, il n’est permis de confondre Dieu et Sa Parole. A aucun moment, il n’est permis de déduire, de l’éternité de Dieu, l’éternité de Sa Parole.

Sur quoi cette lecture débouche-t-elle selon vous?

Elle  débouche sur trois constats fondamentaux.

Le premier. Dans le Coran, la Parole de Dieu épouse un langage, une culture, des questionnements, qui sont ceux de l’Arabie du VIIe siècle. Le deuxième. Dans le Coran, la Parole de Dieu ne se présente pas comme un monologue, mais comme un échange entre Ciel et terre. Dieu dialogue en temps réel, par l’intermédiaire du Prophète, avec la communauté des premiers musulmans. Le troisième. Dieu n’a pas donné à tous les moments de Sa Parole la même portée. Le Coran prononce des vérités d’ordres différents, entrelaçant l’absolu et le relatif, le général et le particulier, le perpétuel et le circonstanciel. Cela est si vrai, qu’il arrive à Dieu de remplacer certaines vérités par d’autres, de décréter l’abrogation de certains versets, par des versets révélés ultérieurement.

Cette notion d’abrogation a fait couler beaucoup d’encre.

C’est un principe énoncé explicitement par Dieu, dans le Coran : « Dès que nous abrogeons un verset, ou que nous l’effaçons des mémoires, nous apportons un autre, meilleur ou analogue » (Sourate II, verset 106). Il existe de nombreux exemples de versets qui viennent infléchir le sens de versets précédents, ou qui contredisent ou infirment des versets précédents. Cela pose d’insolubles problèmes, à ceux qui sont piégés par le dogme de l’imprescriptibilité coranique. (puisque, pour eux, chacune des paroles de Dieu participe de Sa nature éternelle). Mais cela ne pose aucun problème à ceux qui se sont délestés de ce fardeau. Ceux-là admettent que Dieu intervient dans le temps et qu’Il peut, dès lors, délivrer des vérités relatives à telle ou telle conjoncture. Lorsque les circonstances changent, les vérités relatives changent avec elles. Si donc il arrive à Dieu de dire deux choses contradictoires, c’est parce que la vérité a changé entre-temps. Dieu a toujours raison au moment où Il parle. S’agissant de Ses prescriptions relatives, il faut seulement rapporter chacune d’elles aux circonstances dans lesquelles Il l’a édictée.

D’où cette conclusion cruciale : le Coran ne peut pas être lu comme si tous ses versets avaient la même portée. Car cela revient à trahir la Parole de Dieu, en attribuant une portée absolue et perpétuelle, à ceux de ses versets que Dieu  a voulus circonstanciels.

Il ne s’agit pas, pour nous, de décréter que les versets circonstanciels perdent toute portée, une fois que  les circonstances ont changé. Le croyant peut toujours y trouver une leçon à méditer, une inspiration à suivre,  une réflexion à déployer. Simplement, et cela change tout,  il n’a pas à leur prêter une portée obligatoire, en tout temps et en tout lieu. Il retrouve sa liberté intérieure. Et avec elle, la nécessité de choisir entre les versets qui l’obligent et ceux qui ne le concernent plus.

Cette perspective est-elle recevable dans le monde musulman d’aujourd’hui ?

Cette perspective, il faut tout de même le rappeler, renvoie le croyant à ce qui a fait l’immense nouveauté de la Parole coranique, lors de sa « descente » dans l’Arabie du VIIe siècle.  Dieu y fait appel à la conscience intime, à la responsabilité individuelle de chaque croyant. A ce titre, Il ne fait d’ailleurs pas de différence entre les hommes et les femmes, puisque chacun d’eux devra personnellement Lui rendre compte de ses actes lors du Jugement Dernier.

Cet appel a retenti durant plusieurs siècles, de Bagdad à Cordoue, dans le grand débat qui a opposé les tenants du libre-arbitre humain (notamment les Mu’tazilites et les Falasifa) aux tenants de la toute-puissance divine (Ibn Hanbal, Al Ashaari). Ces derniers ont finalement gagné la partie et leur dogme a prévalu durant un bon millénaire (Al-Ghazali, Ibn Taymiyya, Muhammad Abdel Wahhab). Mais nous sommes persuadés que, dans le monde globalisé d’aujourd’hui, un grand nombre de musulmans, souscrivant aux exigences temporelles de la modernité et attachés aux prérogatives de la citoyenneté, sont prêts à entendre à nouveau cet appel au libre-arbitre. Ils savent, ou pressentent plus ou moins confusément, que c’est à seule cette condition, qu’ils pourront apporter leur pierre au monde de demain. Ils savent, ou pressentent, qu’ils ne pourront faire fructifier le fonds intemporel de l’islam, qu’en le dissociant de ce qui a correspondu aux soucis d’une époque révolue, pour l’associer aux valeurs  humanistes les plus élevées de l’époque actuelle.

Vous faites preuve d’un bel optimisme.

Regardez bien autour de vous. Le principe de réalité s’impose plus largement qu’on ne le croit. Il est vrai qu’il s’impose souvent en catimini. Prenez la plupart des Etats musulmans modernes. Ils sont forcés de contrevenir à bien des prescriptions coraniques, mais ils le font sans le dire. Ils ont aboli l’esclavage. Ils ont ouvert aux femmes l’accès à des postes de responsabilité,  d’où elles commandent à des hommes. Ils ont ratifié la Charte des Nations-Unies, en vertu de laquelle ils coopèrent  avec des peuples sans Dieu, tels que la Chine ou le Japon. Ces Etats ont reconnu par là, en fait sinon en droit, que certaines des prescriptions coraniques, épousant le contexte médinois, ne sont plus applicables au monde actuel.

Le croyant individuel, lui, est laissé seul face à ses dilemmes, déchiré entre sa fidélité au texte coranique et la pression constante des faits, entre le sens d’une vérité intemporelle et l’expérience vécue du changement et de la relativité. Il doit savoir que ce n’est pas le Coran qui est en cause, mais le dogme de l’imprescriptibilité.

En se libérant de ce dogme, il est enfin disponible pour l’aventure personnelle, spirituelle et humaine, à laquelle le Coran le convie. Le Coran, qui cesse de lui apparaître comme  un ensemble de  commandements et d’interdits, à suivre partout et toujours. Qui redevient ce qu’il fut, durant vingt deux ans, pour le Prophète et ses compagnons. Une guidance ouverte sur un monde à refaire. Une incitation à penser et à agir en pleine responsabilité. Une chance offerte, à chacun, de retrouver la voie de Dieu sur les chemins de la vie.