Drame de Mina: une gestion des lieux-saints défaillante ?

Après le drame qui a causé la mort jusque-là à 769 fidèles à Mina, jeudi 24 septembre, les autorités saoudiennes sont sous le feu des critiques.

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Crédit: AFP
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La bousculade de Mina est l’événement le plus meurtrier vécu à La Mecque, depuis 25 ans. Si le bilan définitif n’est toujours pas déterminé, les critiques ont déjà commencé à s’abattre sur les autorités saoudiennes à l’heure où de nombreux pays enterrent leurs morts.

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Le mouvement de foule est survenu à l’intersection des rues 204 et 223, entre Mina et le site de Jamarat. Lieu où les pèlerins jettent 49 ou 70 petits cailloux sur trois stèles représentant Satan. C’est un moment fort du pèlerinage mais aussi l’occasion pour deux marées humaines de se rencontrer: la première quittant l’une des stèles, la seconde arrivant en sens inverse.

De façon à comprendre les circonstances d’un tel drame,  le journal Le Monde a interrogé Guy Theraulaz, directeur de recherches au CNRS, qui a notamment travaillé sur un modèle numérique permettant de simuler les mouvements de foule.

Ce denier indique que « des phénomènes de violentes turbulences apparaissent au-delà des 7 piétons au mètre carré.» Et de rajouter : « Ces turbulences ont une telle force que les gens sont projetés sur plusieurs dizaines de mètres sans contrôler leur capacité à se déplacer. Dès lors, il suffit que quelqu’un soit déséquilibré, qu’il tombe, pour qu’un enchaînement dramatique se déclenche », expliquant ainsi les causes d’un tel drame. Dans son article, Le Monde recourt également à l’analyse du site Crowd Safety and Risk Analysis qui a «modélisé des hypothèses de foule statique ou en mouvement, et qui situe autour de 5 personnes par mètre carré, environ, le début de la zone à risque».

Toujours selon Le Monde, lors de la bousculade en 2006, qui a tué 364 pèlerins, la densité de la foule avait été évaluée à 10 personnes par mètre carré. Les chiffres officiels pour cette année 2015 ne sont pas encore connus à l’heure actuelle.

« Manque de discipline des pèlerins »

Le drame récent de Mina pose plusieurs questions : Y’a-t-il eu une mauvaise appréciation du nombre de pèlerins présents ? Ces derniers, ne parlant pas systématiquement l’arabe, ont-ils eu accès à des indications claires et traduites ? Les débordements constatés au long de cette marche, dénotent-ils d’un manque d’autorité de la part des agents de surveillance, chargés de gérer le flux de personnes venus en pèlerinage ?

Le ministre de la Santé saoudien, Khaled al-Faleh avait déjà pris les devants en relevant le manque de discipline des pèlerins. «Si les pèlerins avaient suivi les instructions, on aurait pu éviter ce genre d’accident.» Et de rajouter: «De nombreux pèlerins se mettent en mouvement sans respecter les horaires fixés par les responsables de l’organisation», dans des propos relayés par l’agence saoudienne SAP.

Pour Sylvia Chiffoleau historienne et chercheur au Laboratoire de Recherche Historique du CNRS, l’Arabie Saoudite fait face à des flux de plus en plus importants de pèlerins. «L’augmentation des flux du pèlerinage, liée depuis le XIXe siècle au développement de nouveaux moyens de transport, est impressionnante, notamment pour les pèlerins d’Asie. Dans les années 1850, il y avait tout au plus 2 000 pèlerins venus de l’actuelle Indonésie. Ils étaient environ 10 000 à la fin des années 1930 et 200 000 aujourd’hui.» rapportait-elle ainsi, en 2014, dans une publication intitulée Le pèlerinage à La Mecque : une industrie sous contrôle.

Cette dernière estimait à l’époque que «si ces flux gigantesques posent des problèmes de logistique aux autorités saoudiennes, ils doivent aussi être gérés en amont par les pays émetteurs.»

En défense aux accusations peut-être hâtives que l’on peut faire à l’égard de l’Arabie Saoudite, l’historienne estime qu’en dépit de «la logistique impressionnante servant à régulariser la situation de tous les pèlerins,  il existe tout un éventail de fraudes possibles pour faire le pèlerinage hors des cadres légaux.»  Ce qui sous-entend que le nombre de pèlerins présents lors de cet événement n’est pas aussi quantifiable qu’il n’y parait.

Pour tenter de remédier aux problèmes de sécurité, Sylvia Chiffoleau estimait que le dispositif de sécurité mis à disposition était tout de même impressionnant. Elle évoquait un chiffre allant de 80 à 100 000 policiers et agents de sécurités, et comparait ce chiffre à ceux des Jeux Olympiques de Sotchi, où « seulement » 37 000 policiers furent réquisitionnés.

Néanmoins, la collision de ce jeudi 24 septembre s’est produite près du pont de Jamarat, érigé au cours de la dernière décennie pour un coût de plus d’un milliard de dollars et qui était censé améliorer la sécurité. Dans des propos relayés par l’AFP, Irfan al-Alawi, co-fondateur de l’Islamic Heritage Research Foundation, connu pour ses prises de position contre la stratégie gouvernementale de développement des lieux saints, estime qu’un manque cruel de moyens est constaté depuis plusieurs années. «Oui, ils ont essayé d’améliorer les installations, mais la priorité pour la santé et la sécurité passe toujours après.» Et de rajouter : « Si personne ne bloque l’accès au site quand il atteint le niveau maximal d’affluence, la foule se masse, l’atmosphère devient claustrophobique et les gens paniquent.»

L’Iran accuse, la Turquie tempère

L’Iran, l’un des pays les plus concernés par le drame avec 130 victimes iraniennes décédées, a fait entendre sa voix, par le biais du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Ce denier, cité par AFP, avait déclaré qu’une « mauvaise gestion des autorités saoudiennes était à l’origine de la bousculade » et demandé à Riyad d’« accepter l’énorme responsabilité de cette catastrophe». L’Arabie Saoudite répond sans pincette : « Je crois que les Iraniens auraient mieux à faire que d’exploiter politiquement une tragédie qui a touché des gens qui observaient leurs rites religieux les plus sacrés », par la voix de son ministre des affaires étrangères saoudien Adel al-Jubeir, lors d’une rencontre avec son homologue américain John Kerry à New York, relayée par l’AFP.

Dans ce climat compliqué pour l’Arabie Saoudite, le pays hôte de la tragédie s’est trouvé un allié en la personne de Recep Tayyip Erdogan, le président turc. Ce dernier avait pris la défense de l’Arabie saoudite, au lendemain du drame, en déclarant qu’il était « erroné de montrer du doigt l’Arabie saoudite, qui fait son possible pour que le pèlerinage ait lieu dans la paix » .

L’agence officielle saoudienne SPA indiquait le 26 septembre dernier, que le prince héritier d’Arabie saoudite et chef de la haute commission du pèlerinage, Mohammed ben Nayef, annonçait avoir d’ores et déjà ordonné une enquête, dont les conclusions devraient être remises au roi Salmane, d’ici quelques jours, en réponse aux inquiétudes des pays du globe.

Toujours une volonté d’accueillir plus de monde ?

À l’heure du sinistre bilan, une question demeure : les investissements de l’Arabie Saoudite privilégieraient-ils davantage la quantité que la qualité ?  Dans son édition papier du 28 septembre, le journal Le Monde révèle que les chantiers d’élargissements des sites de la Mecque s’accompagnent « de mégaprojets hôteliers.» Et de rajouter :  «Cent vingt-sept gratte-ciel seront bientôt dressés au pied de la Grande Mosquée, pour accueillir plus de 8 millions de visiteurs par an. ».

Le quotidien, présente en outre une carte très détaillée (ci-dessous) montrant les grandes modifications qu’a subies la Mecque depuis 1973. La journaliste Hélène Sallon conclue en rappelant que « chaque année, un nouveau gratte-ciel vient prendre place sur les ruines de site liés au prophète Mahomet ou des vestiges ottomans et abbassides. » Des investissement massifs donc, qui ne garantissent pas, pour autant, une meilleur sécurité.

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Infographie: Le Monde

3 500 morts en 15 ans

Ces quinze dernières années, on dénombre un chiffre éloquent de 3 500 pèlerins morts lors des mouvements de foule, semblable à la bousculade de Mina. Le nombre de décès évalué cette année en fait le plus grand drame humain sur place, depuis 25 ans. En 1990, les systèmes de ventilation du tunnel de Mina tombèrent en panne, provoquant ainsi une chaleur insupportable, créant la panique chez des milliers de pèlerins. Le constat fut sans appel: le ministère de l’Intérieur saoudien annonçait à l’époque le nombre de 1 426 morts.

Ainsi, comme le révèle cette frise produite par l’AFP, le drame de ce jeudi 24 septembre, est loin d’être une première dans l’histoire du pèlerinage.

afp

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