Rajaa Cherkaoui, chercheuse: "Dans les classes les filles sont les meilleures. Après, elles se marient"

Rajaa Cherkaoui El Moursli, chercheuse en médecine nucléaire, vient de recevoir le prix L'Oreal-Unesco pour les femmes et la science. Elle revient pour nous sur la recherche au Maroc et la place qu'elle accorde aux femmes.

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Crédit : Université internationale de Casablanca.

Rajaa Cherkaoui El Moursli est chercheuse en médecine nucléaire. Elle est l’une des personnes à l’initiative de la participation du Maroc au Centre européen en recherche nucléaire (Cern) de Genève. Aujourd’hui vice-présidente de l’Université Mohammed V de Rabat, elle vient de recevoir le prix L’Oreal-Unesco pour les femmes et la science, qui l’a récompensée pour sa contribution à la preuve de l’existence du Boson de Higgs, la particule responsable de la création de masse dans l’univers.

Comment vous êtes-vous retrouvée à faire de la physique nucléaire à un si haut niveau ?

A cette époque on ne suivait pas vraiment la scolarité de nos jeunes. Quand j’ai eu ma maîtrise de recherche de physique en France, j’étais tellement fatiguée que je suis rentrée en vacances et j’ai oublié de m’inscrire quelque part pour la suite. Mais ce sont mes profs qui m’ont inscrite dans un DEA de physique nucléaire, ils me l’ont annoncé en appelant sur le fixe de mes parents. A la rentrée quand je suis arrivée je me suis rendue compte que la sélection était très difficile, seulement six personnes étaient acceptées. Mais quand on est jeune on ne se rend pas compte. Je ne savais pas que j’étais bonne.

Votre carrière n’a pas été un long fleuve tranquille…

Oui c’était très dur, surtout à mon retour au Maroc. Mon mari était resté en France. J’ai mis environ deux ans pour m’adapter. Ici, les gens travaillaient d’une autre manière, je venais d’un laboratoire de pointe alors qu’ici bien sûr il n’y a pas les moyens. Puis c’est un milieu d’hommes, même s’ils n’étaient pas méchants. En fait c’est surtout que j’arrivais comme une étrangère, il y avait une certaine méfiance à mon encontre, un mur devant moi.

Vous auriez pu rester en France. Pourquoi être rentrée au Maroc?

Au début c’était mon père, il était très patriote. Alors quand il a su que j’allais rester en France parce que j’avais un poste au CNRS, il m’a dit ‘il n’en est pas question, dieu t’a donné une connaissance, elle doit servir à ton pays’. Il a tout fait pour que je rentre. Et à l’époque, nous étions hippies mais nous avions quand-même le respect des parents. J’ai adoré faire cette recherche. Vous savez, au Maroc, le statut de l’enseignant n’est pas clair, il peut ne rien faire et monter en grade juste par ancienneté. Mais moi j’avais la fibre de la recherche, si je n’en avais pas fait, je serais restée frustrée.

Les filles représentent environ 30 % des effectifs des filières scientifiques dans le supérieur. Un chiffre encourageant ou alarmant ?

Pour le pourcentage de filles dans les filières scientifiques, au lycée et même à la faculté, nous sommes meilleurs qu’en Europe ou aux Etats-Unis. Dans ces classes, les filles sont les meilleures. Mais après on a l’impression qu’il y a un frein. Dès qu’elles se marient, elles s’arrêtent. Et puis les femmes ne vont que dans les postes où elles sont sûres de briller, alors que les hommes acceptent même sans trop connaître le poste. Je ne connais pas vraiment les raisons de ce phénomène mais il faut se poser des questions, qu’est-ce qu’il s’est passé dans l’enfance ou dans l’éducation? J’ai d’ailleurs demandé à des sociologues de mener une étude sur le sujet.

Où en est la recherche au Maroc ? N’est-elle pas trop dépendante des collaborations et des aides étrangères ?

Il faut des deux. D’un côté le Maroc doit être membre de ces collaborations internationales pour que nous soyons sûrs d’être toujours au niveau international. Mais il faut aussi développer les travaux de recherche locaux. Au niveau de la matière grise, nous n’avons aucun problème mais c’est plutôt au niveau de l’organisation. Regardez la loi de finances par exemple, les universités publiques sont complètement bloquées par le système administratif. Des personnes ont cette fibre de la recherche, sont prêtes mais il faut leur faciliter la tâche pour qu’elles se concentrent sur leur recherche et leurs doctorants au lieu de leur faire perdre du temps avec les procédures. Il y a un désir de changer depuis des années mais on ne voit toujours pas de changement.

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