Un pays pour mourir : Abdellah Taïa raconte un Paris froid et raciste

Un pays pour mourir évoque avec tendresse et amertume les vies brisées qui s’échouent dans un Paris froid et raciste.

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Abdellah Taïa juste après la remise du Prix de Flore pour son roman Le jour du roi, en 2010. L'auteur a publié l'an dernier La vie lente, aux éditions du Seuil. Crédit: François Guillot / AFP

Un pays pour mourir évoque avec tendresse et amertume les vies brisées qui s’échouent dans un Paris froid et raciste.

« Le temps de la lutte est fini », songe Zahira, prostituée en fin de carrière, en se souvenant de la maladie de son père et de sa mère, cette « dictatrice épanouie, en majesté » qui rejeta son premier amour, Allal, parce qu’il était, comme eux, pauvre mais noir. « Demain, je les emmerderai tous. […] Je vais la bichonner, ma haine », déclare Aziz à Zahira, la veille de l’opération où il deviendra Zannouba, la femme qu’il a toujours rêvé d’être, depuis que ses sœurs l’habillaient en fille, depuis la déchéance, ce jour où il fallut renoncer à « la tentation du rouge à lèvres » pour « porter le masque de l’homme », d’humiliation en humiliation, dans la solitude : « On voyait bien que je me retirais du monde, mais personne n’est venu me tendre la main ». « J’ai rêvé, moi aussi », écrit Mojtaba à sa mère, pour lui expliquer qu’il a dû fuir l’Iran, car homosexuel, car correspondant de The Guardian, car il a manifesté en 2009, et pour lui raconter comment Zahira l’a fraternellement recueilli pendant le mois de ramadan.

Frères de solitude

Quel est ce « pays pour mourir » où se retrouvent ces personnages aux vies brisées ? Est-ce l’Algérie où Aziz a connu l’ivresse du travestissement et l’horreur du viol ? Est-ce la Salé natale de Zahira, hantée par les souvenirs de son père qui a fait l’Indochine et qui évoque inlassablement Zineb, sa sœur dont on ne sait rien, ni si elle est encore en vie, dont on sait seulement qu’on ne la reverra jamais ? Est-ce ce Paris si froid, si hautainement intellectuel, si bourgeois, si blanc et raciste, où les immigrés arabes et musulmans se consument de misère et de désespoir ? Ou encore l’Inde lointaine dont rêve Zineb, l’Inde patrie de Nargis, cette comédienne dont elle veut suivre les pas ? Elle qui n’aspire qu’à faire aussi « ce qu’elle fait devant la caméra. […] Recevoir la lumière. Me placer bien comme il faut dans cette lumière. Oublier les autres. Laisser une autre vie me pénétrer, sortir de moi, de tout ce qui est moi ». Car pour Zineb, « aller en Inde, répondre à cet appel, ce sera enfin entrer dans ma vie. Ma vraie vie ».

Zahira, Aziz-Zannouba, Mojtaba, Allal et même Zineb sont frères et sœurs de solitude et d’errance. Leurs histoires se répondent, comme si elles étaient les reflets ou les échos l’une de l’autre. Abdellah Taïa les entraîne dans le mouvement de cette danse à trois temps par lequel ils se révèlent dans leur intimité et leur humanité. Partout, ils sont exclus parce que pauvres, marginaux, arabes ou musulmans. Mais c’est avec tendresse que le romancier et cinéaste les dépeint. Sans misérabilisme. En insistant sur leurs espoirs. Malgré sa profession, Zahira pourra-t-elle épouser Iqbal, le blanchisseur pakistanais, et avoir la chance de Naïma, qui a rencontré l’amour sur le tard ? Et Zannouba, parviendra-t-elle à se réconcilier avec elle-même ? Et Mojtaba, trouvera-t-il la paix à Londres ou à Stockholm ?

Entre questions et espoirs

C’est un roman intimiste que nous livre Abdellah Taïa. Sans esquiver la violence que subissent, dans ces marges douloureuses, ses personnages, il n’insiste pas sur le sordide, ne fait pas entendre de tonalité pessimiste, ne les condamne surtout pas. Au contraire, il souligne leur humour, leur truculence, leurs passions. Il fait éclore les graves questions que se pose chacun : « La mort peut-elle s’apprendre ? » ; qu’est-ce qu’être une femme, si l’opération n’ôte pas «  le côté viril qui coule encore en moi » ? Gabriel abandonnera-t-il la France comme Zineb a abandonné le Maroc ? Et par le mouvement du souvenir, par la transe aux multiples couleurs et les sorciers – le juif des Halles, le berbère de Gennevilliers et celui d’Azilal, pour les cas les plus graves –, par l’évocation d’Isabelle Adjani ou la rupture du jeûne au Luxembourg, par leurs dialogues sincères et parfois truculents et leurs histoires pleines d’espoir, il déploie leurs rêves d’amour, de voyage et de fraternité. Un roman mélancolique et tendre, où l’on retrouvera la fraîcheur du Rouge du Tarbouche. L’inquiétude et une trame politique en plus.  

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