En Afrique, la diplomatie marocaine a listé ses pays hostiles

Pays « hostiles », tentative d’influençage… Les câbles diplomatiques confidentiels publiés par Chris Coleman jettent la lumière sur la stratégie africaine du Maroc.

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Quel point commun entre l’Afrique du Sud, l’Ethiopie et le Nigeria ? Ces pays, sont, avec l’Algérie, considérés par le Maroc comme des Etats qui lui sont « hostiles ». C’est ce qui ressort d’une note de la direction des affaires africaines au ministère des Affaires étrangères, adressée au ministre le 22 avril 2013 et intitulée Réflexion sur la stratégie du Maroc à l’égard de l’Afrique.

On y découvre que la direction des affaires africaines considère que « les pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale [sont] considérés comme les pays « amis » ou le « pré-carré traditionnel » ; ceux de l’Afrique de l’Est et Australe [sont] considérés comme plutôt « hostiles » », tandis qu’une troisième catégorie « regroupe les pays dits « fragiles », dont les positions sont globalement influencées par les pays dominants dans chaque région, Algérie, Afrique du Sud, Ethiopie et Nigeria notamment. »

Dans une note de synthèse sur la stratégie du Maroc envers l’Union africaine du 3 juin 2013, cette même direction des Affaires africaines rallonge la liste, après que le Rwanda, l’île Maurice et le Botswana ont « montré une certaine neutralité lors des derniers débats au Conseil exécutif [de l’Union africaine] », recommandant d’ « entreprendre des actions envers [ces] pays [pour obtenir leur ralliement au processus onusien [au Sahara] et leur demander de retirer leur reconnaissance de la pseudo « RASD »] ».

Après la Françafrique, le Marocafrique ?

Dans le document du 22 avril, s’ensuivent un ensemble de recommandations adressées à Saâdeddine El Othmani sur la ligne à suivre à l’égard de ces différents groupes.

Pour le pré-carré des « amis » que sont le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, la Guinée et le Gabon, le document préconise entre autres de s’inspirer de la stratégie bilatérale française, qualifiée de modèle, afin que le Maroc devienne « pionner dans sa coopération avec les instances européennes et [qu’il puisse] jouer le rôle de « puissance relais » avec l’Afrique et de trait d’union pour un rapprochement entre l’Europe et l’Afrique ».

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Autre suggestion transmise au ministre des Affaires étrangères : faire du Maroc un « hub universitaire pour l’Afrique », en développant encore davantage l’accueil d’étudiants africains.

La gestion du religieux n’est pas absente de la boîte à outils envisagée par la direction des affaires africaines, qui mentionne « l’instauration d’un dialogue qui vise la protection de l’intégrité religieuse en Afrique de l’Ouest, face à la montée du radicalisme religieux et du chiisme », sans plus de précisions.

Même le Festival international du cinéma de Marrakech n’échappe pas aux visées politiques de notre diplomatie :

Il serait également judicieux de promouvoir le concept de consacrer une « place » à l’Afrique dans tous les festivals de notre pays. Dans ce sens, l’idée de la création d’un prix pour le film africain dans le Festival international du cinéma de Marrakech, pourra avoir un grand retentissement.

Au Sahel, le Maroc prévoit une coopération axée essentiellement sur « la promotion de la sécurité, la stabilité et le développement », notamment à destination du Mali, du Niger et de la République centrafricaine.

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Le commerce et la dette pour amadouer les pays « hostiles »

Comment améliorer l’image du Maroc et développer la coopération avec Rabat auprès des pays « hostiles » ? La note de la direction des affaires africaines suggère plusieurs pistes. L’une d’elle consisterait à « donner accès libre au marché marocain pour les produits originaires des PMA [Pays les moins avancés] africains et à l’annulation de la dette de ce groupe de pays contractée auprès de notre pays. »

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Le document suggère également d’ouvrir des ambassades en Namibie, au Botswana, en Zambie, en Tanzanie, au Mozambique et au Malawi, pour renforcer la présence diplomatique marocaine en Afrique de l’Est et australe.

Mais c’est aussi le recours à la « coopération triangulaire », de pair avec les institutions et bailleurs de fonds internationaux, qui est envisagé comme levier politique, de façon à mettre « le savoir faire du Maroc au service des pays africains ». Exactement sur le modèle de la coopération Sud-Sud du Maroc avec plusieurs pays d’Afrique que la FAO, agence onusienne en charge des questions agricoles, soutient activement.

Pour améliorer les relations du Maroc avec l’Angola, la direction des affaires africaines suggère même de réactiver « la demande d’adhésion du Maroc à la CPLP, communauté des pays de langue portugaise, [qui] pourra servir comme vecteur pour s’approcher de ses pays membres, dont l’Angola, la Guinée-Bissau, São Tomé-et-Príncipe et le Mozambique. »

L’ensemble des actions envisagées doit in fine « casser » les alliances (sic), en s’appuyant sur les divergences entre les pays « hostiles ». L’objectif est de « casser l’axe Alger-Abuja-Pretoria [Algérie-Nigeria-Afrique du Sud, ndlr], en s’appuyant sur la diplomatie parallèle parlementaire et des partis politiques et en investissant les réseaux informels d’influence et de lobbying, notamment, vis-à-vis de l’Afrique du Sud qui cherche à s’imposer comme puissance régionale africaine. »

Le document rêve ainsi « d’un rééquilibrage de ses relations avec les pays d’Afrique du Nord, en imposant le Maroc en tant que pôle de puissance et partenaire crédible et explorant de nouvelles pistes de coopération ou le Maroc dispose d’atouts reconnus, en économie verte, finances, télécoms… »

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