Sala Al Jadida : dans l’antichambre de Rabat

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Photo : Rachid Tniouni

Cette cité-dortoir abrite 200 000 habitants qui 
ont quitté la capitale pour accéder à un logement abordable. Le prix à payer : des conditions de vie peu confortables et une absence criante d’infrastructures.

Des immeubles de quatre étages sans charme, dupliqués cent fois et séparés par des ruelles étroites, des jardins communautaires laissés à l’abandon et une fontaine hors service depuis cinq ans. C’est le décor de Sala Al Jadida, une ville rêvée par Hassan II en 1995. Cette année-là, le roi donne le coup d’envoi d’une « nouvelle ville modèle », au sud de Salé et à 12 kilomètres de Rabat, destinée en priorité au relogement des habitants des bidonvilles de la capitale.

Le projet est achevé dans un temps record. L’Etat mobilise 5,5 milliards de dirhams pour créer la première ville satellite au Maroc. Avec un rythme de construction de six appartements par jour, la première partie du chantier, composée de 3000 logements, est bouclée en trois ans. Les années suivantes, la ville accueille 1000 ménages qui habitaient des maisons menaçant ruine au sein de la médina de Salé, 3500 autres logés par des coopératives d’habitat des œuvres sociales des départements ministériels et offices publics, ainsi que 3500 ménages dépendant des œuvres sociales des Forces armées royales, de la Gendarmerie royale, des Forces auxiliaires et de la Direction générale de la sûreté nationale. Près de vingt ans après, la frénésie immobilière continue d’imposer son rythme à cette cité-dortoir qui abrite 200 000 habitants.

Orphelins de Rabat 

Sala Al Jadida est une ville tristement proprette, qui rappelle les grands ensembles construits dans les années 1950 dans les banlieues européennes. « Cette poussée vigoureuse et désordonnée de l’urbanisation est le prix fort élevé payé par Salé pour la croissance urbaine de Rabat », écrit Mohamed Naciri, géographe et spécialiste de Salé, en préface du livre Les gens de Salé, paru en 2001. Aujourd’hui, la ville s’est transformée en banlieue de fonctionnaires et salariés contraints de quitter Rabat et de se déclasser pour accéder à des logements moins onéreux.

Abdelkader vit à Sala Al Jadida depuis sept ans. Ce Rbati a acquis un appartement de 51 m2 et s’est marié avec Safaa, surveillante générale dans un lycée à Rabat. « Les prix des logements sont abordables et la qualité de vie est nettement meilleure que dans certains quartiers de la capitale », estime-t-il. Pour sa part, Mohamed, fonctionnaire fraîchement retraité, vit ici depuis deux ans. « J’ai acheté mon appartement pour y passer ma retraite. La vie n’est pas chère par rapport à la capitale. Sauf que cette ville est ennuyeuse », déplore-t-il. Mohamed a la nostalgie de Rabat, sa ville natale : « Pour prendre l’air, je me précipite à Rabat chez ma famille ». Dans cette ville, tout tourne autour de la capitale. Pour travailler, se soigner, étudier et même supporter une équipe de foot, les habitants doivent se rendre sur l’autre rive du Bouregreg. « Les habitants n’ont pas coupé le cordon ombilical avec Rabat », observe Mohamed.

Un désert social

Ayman et Omar attendent leur tour pour entrer sur le « terrain de foot » de leur quartier, ou plus exactement l’aire de jeu de la place de la fontaine. C’est là que les jeunes viennent frapper la balle, faute d’espace dédié. « La ville compte un seul terrain de foot et il est loin de pouvoir combler le déficit actuel », souligne Ayman. Ces lycéens sont des inconditionnels de l’ASFAR. « Rabat est notre ville natale et les FAR notre équipe favorite », s’enflamment les deux jeunes hommes en chœur. D’ailleurs, sur les murs du quartier, seuls les graffitis à la gloire de l’équipe miliaire ont droit de cité. L’Association sportive de Salé et l’équipe nouvelle de l’Association sportive de Sala Al Jadida n’arrivent pas à avoir un ancrage local.

Direction à présent vers l’un des deux centres de santé de la ville. Dans ce bâtiment qui accuse le poids des ans, seul un médecin et un infirmier se chargent d’apporter les soins médicaux courants. « Pour les opérations et accouchements, il faut aller à Rabat ou Salé », déplore un habitant devant le centre de santé. Un hôpital provincial est en cours de construction depuis des années. « Il devrait ouvrir ses portes d’ici la fin de l’année », prévoit Bahaeddine Akdi, vice-président du conseil municipal de Salé.

Le cahier de doléances des habitants de Sala Al Jadida est volumineux. Une étude de Care international Maroc synthétise les nombreux maux de cette cité. En 2013, l’association a réalisé une enquête de terrain pour évaluer l’une des premières opérations de relogement des bidonvillois. Principale conclusion, « Sala Al Jadida souffre d’un manque flagrant d’infrastructures sociales. Ce quartier est un désert de service public », résume Sophie Perez, directrice de Care Maroc. Fouad, qui habite cette ville depuis treize ans, estime qu’elle « paie les frais de la dégradation de son statut de préfecture à simple arrondissement ». Depuis 2003, Sala Al Jadida est en effet rattachée à Hssaine, un des cinq arrondissements de la commune urbaine de Salé.

Le tram en 2018

L’insuffisance de moyens de transport est un vrai casse-tête dans cette ville où 81 % des ménages déclarent utiliser les transports pour se rendre au travail, notamment les transports publics pour 53 % d’entre eux, selon Care Maroc. Seules deux lignes de bus et les grands taxis desservent Sala Al Jadida.  La finalisation de sept nouveaux projets immobiliers en cours de construction amplifiera la pression sur ce service public déjà mal en point. Fatiha habite Sala Al Jadida et travaille à Hay Riad, à Rabat. Elle passe chaque jour 3 heures dans les transports, dans des conditions déplorables. « Je n’ai pas choisi de mener cette vie dans les transports. Mais les loyers à Rabat sont inabordables. Je suis obligée de faire cette navette éreintante », soupire-t-elle. Fatiha devra prendre son mal en patience, au moins jusqu’en 2018, pour pouvoir emprunter le tramway qui devrait être prolongé vers Sala Al Jadida. « Les études sont bouclées, reste à trouver le financement nécessaire », annonce le vice-président de la municipalité de Salé.

Les spéculateurs font la ville

Sur les 270 ménages interrogés par Care Maroc, 55 % estiment que leur logement n’offre pas le confort attendu. La plupart dénoncent des conditions de vie pénibles, dues à une mauvaise isolation phonique et thermique. « Les terrains de sport existants sont laissés à l’abandon », regrette Sophie Perez, qui poursuit : « Les jardins ne peuvent pas être qualifiés d’espaces verts, ils sont fermés à clé ». Même le nouveau centre socio-sportif financé par l’INDH n’est pas utilisé à sa pleine capacité. « Les murs restent vides faute d’implication des acteurs locaux », affirme la directrice de Care Maroc. Le vice-président de la municipalité, lui, se veut philosophe. « Sala Al Jadida est un quartier bien organisé par rapport à l’existant. Les bâtiments et les artères sont en bon état. Certes il y a une pression sur les infrastructures et une faible animation, concède-t-il, mais nous croyons au potentiel de cette ville, surtout qu’avec l’ouverture de Technopolis, les opportunités de développement sont importantes ».

Sala Al Jadida s’étale dans toutes les directions et l’action de l’Etat reste limitée. Selon le vice-président de la municipalité de Salé, un projet pour la construction d’équipements sociaux n’a pas pu être mené à terme. « Dès 2009, nous avons lancé une procédure d’expropriation de 17 lots de terrain destinés, dans le plan d’aménagement, à des infrastructures sociales. Mais notre demande n’a pas été prise en compte par le ministère de l’Intérieur. Nous ne connaissons toujours pas les raisons de ce refus », s’interroge Bahaeddine Akdi, qui précise néanmoins que « ces 17 terrains ont été acquis par des promoteurs qui font tout pour ne pas les céder à la commune ». Pendant ce temps, la spéculation foncière bat son plein à Sala Al Jadida.

Otmane Boujrada 

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