Mieux que le bio, l’agroécologie – Telquel.ma

Mieux que le bio, l'agroécologie

L'association Terre Humanisme cherche à développer l'agroécologie. Exemple de ses actions avec la ferme pédagogique et les paysans de Dar Bouazza.

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L'agriculture écologique
Des fours solaires sont utilisés pour sécher les graines. Crédit : P.C.

Dar Bouazza, à une vingtaine de kilomètres de Casablanca. Ici, pommes de terre, choux, tomates, maïs et autres légumes poussent un peu dans tous les sens. Pour un non-initié, l’ensemble peut sembler un peu chaotique ; mais en réalité, tout est minutieusement calculé, chaque pied a sa place. Une vingtaine d’hectares y est cultivée selon les principes de l’agroécologie. L’idée est de cultiver en utilisant la nature et son fonctionnement comme facteurs de production, en profitant de l’écosystème et de la biodiversité.

Tout commence en 2001, lorsque Fettouma Djerrari Benabdenbi, alors membre d’une association pour l’entreprenariat féminin, fait la rencontre de Pierre Rabhi, père de l’agroécologie en France. Séduite par le mouvement, elle décide quelques années plus tard d’acheter un terrain à Dar Bouazza et d’y implanter une ferme pédagogique. A plusieurs, ils créent l’association Terre Humanisme Maroc, chargée de sensibiliser et de former à l’agroécologie.

« Une vraie relation d’amitié entre le consommateur et l’agriculteur »

Au début, les voisins de Fettouma l’ont prise pour une folle ; mais quand ils ont vu ses résultats, ils se sont mis à faire la même chose. Aujourd’hui, presque une vingtaine de paysans ont suivi son exemple à Dar Bouazza, à l’image de Bouchaïb Harris. Il était cheminot quand il a rencontré Pierre Rabhi par hasard. Il a alors décidé de reprendre le terrain de son père, jusque-là cultivé de manière classique en monoculture, pour y développer l’agroécologie :

Nous avons choisi l’agroécologie parce que d’une part elle assure l’autonomie et l’économie des paysans qui n’ont pas à dépenser beaucoup d’argent et que d’autre part elle préserve nos terres et la santé de nos familles.

Ces paysans pas comme les autres vendent leur production au domaine royal, en vente directe ou en Amap, ces paniers hebdomadaires payés à l’avance. Bouchaïb Harris nous confie : « J’aime le système de commercialisation directe, sans intermédiaire. Le consommateur devient consomacteur puisqu’il vient à la ferme, vient parfois faire la récolte avec moi. Une vraie relation d’amitié se créée entre le consommateur et l’agriculteur alors qu’avec l’agriculture classique, il ne sait même pas d’où viennent les légumes qu’il mange. »

Contrairement aux champs d'agriculture conventionnelle, les terrains d'agroécologie contiennent beaucoup d'arbres, nécessaires à l'écosystème. Crédit : P.C.

Contrairement aux champs d’agriculture conventionnelle, les terrains d’agroécologie contiennent beaucoup d’arbres, nécessaires à l’écosystème. Crédit : P.C.

Si une quarantaine de clients sont déjà abonnés à ces paniers et que certains sont toujours sur liste d’attente, « cette pratique n’est pas encore très développée au Maroc donc il ne s’agit que de Casablancais un peu bobos mais pas encore de villageois alentours », nous précise Abbès Benaïssa, coordinateur de projet à Terre Humanisme. Cela étant, ces agriculteurs y trouvent leur compte, d’après Bouchaïb Harris :

Certains ne travaillaient même pas, gagnaient à peine 10 dirhams par jour, alors que maintenant ils en gagnent 1 000 dirhams par semaine. Par contre, on a beaucoup de travail et aucun congé !

Plus exigeant que le bio 

L’agroécologie s’oppose à l’agriculture conventionnelle, intensive et ultra-mécanisée, mais elle va beaucoup plus loin que l’agriculture biologique qui ne fait que proscrire l’utilisation de produits chimiques. Elle interdit par exemple la monoculture, à l’origine de la propagation des maladies et qui pompe le sol devenant incapable de nourrir les plantes. Ce qui suppose une bonne connaissance de l’horticulture, comme l’explique Abbès Benaïssa :

Ici par exemple, on a planté du maïs à côté de la fèverole parce qu’ils s’assistent mutuellement. La fèverole produit énormément d’azote, dont a besoin le maïs. On met des herbes aromatiques un peu partout pour éloigner les prédateurs etc.

Agroécologie à Dar Bouazza

Des ouvriers entretiennent tous les jours la ferme pédagogique. Crédit : P.C.

En sillonnant les allées, entre la ruche, le poulailler et les fours solaires (grands tiroirs équipés d’une vitre pour capter la chaleur et sécher les graines) A. Benaïssa donne sa définition de l’agroécologie :

On veut préserver un équilibre des prédateurs. Par exemple sur un autre site, on constate une invasion de criquets, on cherche comment le réguler, mais pas le détruire. Nous avons déjà essayé avec l’introduction de dindes ou de poulets, mais on cherche toujours la solution. L’idée de l’agroécologie est vraiment de regarder plus la nature puisque elle invente beaucoup plus que nous.

Autre principe de l’agroécologie : créer des micro-climats sur quelques mètres carrés, simplement en plantant les végétaux en spirale et en les plaçant intelligemment par rapport aux points cardinaux.

Des animateurs un peu partout au Maroc

Terre humanisme Maroc dispense des enseignements, sensibilise et plaide, auprès des autorités, du monde de la recherche et des agriculteurs. L’organisme forme par exemple des animateurs, techniciens de terrain capables de prodiguer des conseils dans leur région, de manière plus ou moins autonome. « Nous avons tous les types de profils : des petits agriculteurs analphabètes aux enseignants-chercheurs, en passant par des apiculteurs, des étudiants ou des retraités », nous explique Aïcha Rochdi, coprésidente de Terre Humanisme.

Des étudiants en agronomie découvrent l'agroécologie lors de leur visite de la ferme de Dar Bouazza. Crédit : THM.

Des étudiants en agronomie découvrent l’agroécologie lors de leur visite de la ferme de Dar Bouazza. Crédit : Terre Humanisme Maroc.

Ces animateurs, porteurs de projet et associations partenaires sont situés un peu partout au Maroc. Terre Humanisme a par exemple un projet à Kermett Ben Salem, dans la région de Meknès, à Douar Skoura, dans la province de Rhamna, à Benkerrich dans la région de Tétouan ou encore en pleine ville, à Casablanca. A Ghafsai, dans la région de Taounate, après l’instauration d’une culture agroécologique par une seule femme, plusieurs agriculteurs ont abandonné la culture du cannabis pour lui préférer la maraîchère et l’apiculture. Aujourd’hui organisés en coopérative, ils gagnent même plus qu’avant, selon Aïcha Rochdi.

Arrêter de dénigrer le paysan

Si des associations comme Terre humanisme sont nécessaires pour diffuser ces pratiques, l’agroécologie est en réalité déjà très utilisée par les petits agriculteurs ruraux… qui n’ont pas les moyens de s’équiper, en pesticides par exemple. D’ailleurs, pour Abbès Benaïssa, « il faudrait réaliser une étude pour évaluer la situation sur le terrain puisque nous ne savons pas ce qu’il se fait. »

D’après Aïcha Rochdi, il y a un travail important mais très concret en matière de pédagogie à faire auprès des paysans :

Il faut surtout bien expliquer aux paysans. Par exemple, on leur dit de faire du compost, mais s’ils revendent la paille tous les mois à 20 dirhams, ils ne voudront pas les perdre en compost… Il faut leur expliquer que ces 20 dirhams seront juste investis pour faire de l’engrais qui leur permettra de gagner trois quatre fois plus.

D’après elle, il faut aussi valoriser leur situation et leur savoir-faire : « Les agriculteurs sont dénigrés quand je les rencontre, ils me demandent ce que je viens faire ici avec eux. Mais nous avons encore plus besoin du paysan que du médecin, il est encore plus important de se nourrir que de se soigner. »

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