Justice : l'homosexualité, crime et tabou

A Fqih Ben Saleh, un procès pour homosexualité s’est soldé par une remise de peine pour les prévenus. Pourtant, ce n’est pas cette petite victoire juridique qui secoue une minorité d’activistes, mais plutôt le silence du mouvement associatif.

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Les deux hommes ont été condamnés a trois ans de prison pour "homosexualité" et " trouble a l'ordre public". Crédit: DR
Les deux hommes ont été condamnés a trois ans de prison pour "homosexualité" et " trouble a l'ordre public". Crédit: DR

Le 2 juillet, la Cour d’appel de Beni Mellal a allégé les peines prononcées en première instance contre deux jeunes de 24 et 26 ans, déclarés coupables « d’actes homosexuels » et d’incitation à la prostitution par le tribunal de Fqih Ben Saleh le 12 mai. Article 489 du Code pénal (qui punit l’homosexualité) à l’appui, les deux jeunes hommes avaient écopé de trois et deux ans de prison ferme. En plus de les envoyer derrière les barreaux, le tribunal avait prononcé une mesure d’éloignement, bannissant les deux prévenus de la région, selon l’article 504 du même code. Si cette mesure a été annulée en appel et que leurs peines sont passées à dix et six mois de prison, aucune association de défense des droits humains et des libertés individuelles, ordinairement sur la ligne de front, n’a montré son soutien, ni même suivi l’affaire. Pire, une association, la Ligue marocaine de défense des droits de l’homme (LMDDH), s’est portée partie civile lors du procès, rejoignant la liste des plaignants. « Plusieurs habitués de la mosquée qui est en face du salon de coiffure où travaille l’un des prévenus se sont regroupés pour montrer leur indignation et exiger des sanctions sévères », se désole Hadda Maidar, avocate des deux jeunes. Celle-ci précise que le procès a été mené tambour battant, en l’absence de témoins.

Le débat qui tarde

Aswat, collectif marocain de lutte contre les discriminations sexuelles, fraîchement créé, s’indigne du silence du tissu associatif. « L’exigence, c’est la dépénalisation de l’homosexualité », tonne l’un de ses militants, qui préfère garder l’anonymat. L’intellectuel Ahmed Assid, qui avait accepté de donner son point de vue dans une vidéo contre l’homophobie mise en ligne par le collectif, fustige aussi les personnalités politiques et les associations. « Ce genre d’affaires ne doit pas nous laisser muets », déclare-t-il. Du côté des associations internationales de surveillance des droits humains, si on condamne bien sûr un tel procès, on ne s’étonne pas du silence. « Ces cas sont toujours compliqués au Maroc. Dans le cas de ce procès, comme souvent, les prévenus ont nié leur homosexualité », nous explique Brahim El Ansari, de Human Rights Watch, une des rares ONG à avoir publié un communiqué à ce sujet. Il ajoute : « La défense a plaidé la maladie, ce qui va à l’encontre du discours de la majorité des défenseurs des droits des homosexuels… Par ailleurs, les associations peuvent craindre de ne pas être suivies en soutenant des jeunes accusés d’homosexualité ».

Les progressistes frileux

Au vu de l’absence de mobilisation pour les jeunes de Fqih Ben Saleh, la route vers la dépénalisation de l’homosexualité semble encore longue. Le clip de sensibilisation du collectif Aswat, mis en ligne le mois où la condamnation des deux jeunes a été prononcée (sans pour autant y faire référence), a été décrié par la députée islamiste Maâ El Ainaine, qui a rappelé haut et fort que l’homosexualité au Maroc est un crime. Le camp progressiste, lui, reste plus timide. « Il est très difficile d’aborder cette question encore taboue, déjà peu mise en avant par la société civile et qui, d’habitude, précède les débats au parlement », concède Mehdi Bensaïd, jeune parlementaire du PAM.

Avec prudence, l’officiel Conseil national des droits humains (CNDH) appelait en mai 2014 à privilégier la prévention à la répression envers les minorités sexuelles, pour mieux lutter contre les MST. « Appeler à lever toute forme de discrimination dans le domaine de la santé est positif : ce genre de positions encourage le débat et c’est un petit pas vers l’abolition de la discrimination dans d’autres domaines », estime un militant d’Aswat. « C’est nécessaire, mais cela ne nous autorise pas l’économie d’un débat sur la question de fonds : la liberté et le respect des orientations de chacun », conclut Assid.

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