Le cinéma Lux, ou la difficile protection des salles de cinéma

De plus en plus de salles obscures disparaissent au Maroc, le cinéma Lux à Casablanca se fait à son tour démanteler, au grand dam des associations.

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Crédit : Tarek Bouraque

De plus en plus de salles obscures disparaissent au Maroc, le cinéma Lux à Casablanca se fait à son tour démanteler, au grand dam des associations.

À Casablanca, comme partout au Maroc, il y a ceux qui sont nés avant les années 1980, et ceux qui sont nés après. Les premiers avaient au moins une salle de cinéma par quartier. Les seconds ne connaissent même plus l’emplacement de ces salles.

Situé sur le boulevard Lalla Yacout, le cinéma Lux est en train de vivre un cauchemar : les portes sont verrouillées, les enseignes extérieures ont été retirées. Impossible de rentrer. Mais Karim Chaoui, l’un des gérants de la société Chaoui Pros, représentant de la SCI Dounia (propriétaire de l’immeuble), le justifie au nom de la protection des lieux : « les SDF rentraient à l’extérieur, il y avait du vandalisme, ils volaient les câbles, ils squattaient les lieux. »

A l’intérieur, selon Tarik Mounim, président de Save Cinemas In Morocco, « les fauteuils de la salle ont été enlevés, le plafond et les murs intérieurs sont presque détruits ». De son côté, Oumaima Zaki, membre de Save Cinemas In Morocco, tire la sonnette d’alarme :

Au début de cette année, le cinéma Lux était en état de délabrement ; en deux mois, j’ai été surprise de découvrir comment cela a empiré.

Trois mois à peine après son inscription sur la liste nationale des monuments historiques, « le Lux connait une opération de défiguration, ceci est à l’encontre de la loi 22-80 », alerte dans une lettre ouverte  T. Mounim. « Les responsables de ce massacre culturel l’ont fait sans scrupule, ils n’ont eu aucun respect pour la sacralité de ce lieu », proteste O. Zaki.

De leur côté, les propriétaires de l’immeuble arguent que la loi 22-80 ne protège que l’immeuble, et qu’il n’est pas responsable de l’enseigne commerciale Cinéma Lux, dont l’exploitant, la société Lux SA, n’est d’ailleurs plus locataire des lieux :

C’est notre local commercial et nous avons le droit d’en faire ce qu’on veut, et ce n’est point la propriété de tous les Casablancais. […] En tant que propriétaires […] nous avons tous les droits de « nettoyage » des lieux, nous avons tous les droits d’enlever les débris des anciens locataires du local.

Qui dit vrai ? La loi 22-80 (PDF) dispose dès son article premier que la protection ne concerne pas que les biens immeubles mais également les biens meubles :

Article premier : Les immeubles, par nature ou par destination, ainsi que les meubles dont la conservation présente un intérêt pour l’art, l’histoire ou la civilisation du Maroc, peuvent faire l’objet d’une inscription ou d’un classement.

La loi prévoit également que les travaux entrepris dans le cinéma Lux le sont… avec le consentement des autorités :

Article 6 : L’immeuble ou le meuble inscrit ne peut être dénaturé ou détruit, restauré ou modifié sans qu’avis n’en ait été donné à l’administration par le ou les propriétaires, six mois avant la date prévue pour le commencement des travaux.

Article 20 : Un immeuble classé ne peut être démoli, même partiellement, sans avoir été préalablement déclassé conformément aux dispositions de l’article 36 de la présente loi.

Article 21 : Un immeuble classé ne peut être restauré ou modifié qu’après autorisation administrative.

Article 23 : Il ne peut être apporté de modification, quelle qu’elle soit, notamment par lotissement ou morcellement, à l’aspect des lieux compris à l’intérieur du périmètre de classement, qu’après autorisation administrative. […]

Article 25 : L’administration peut faire exécuter d’office, aux frais de l’État et après en avoir avisé le propriétaire, tous travaux qu’elle juge utiles à la conservation ou à la sauvegarde de l’immeuble classé.

La balle dans le camp du ministère de la Culture

Les défenseurs des salles de cinéma cherchent donc à interpeller le ministère de la Culture. 17 autres salles de Casablanca ont été inscrites dans cette liste. Rachid El Andaloussi, président de l’association Casamémoire, rêve de donner une seconde vie à ce patrimoine urbain :

Ce qui est important pour nous, c’est de pouvoir sauver la vocation culturelle de ces salles-là. On n’est pas contre le fait qu’un patrimoine puisse se développer, on n’est pas là pour momifier, mais tout au contraire, pour lui donner une seconde vie et une nouvelle âme.

Pour sa part, Karim Chaoui considère que le Lux est protégé par la loi et que personne ne peut le toucher. « J’espère que la vigilance est grande, puisque le dossier est entre les mains des autorités locales et le ministère de la Culture », indique-t-il.

La salle de cinéma Lux doit être revendue prochainement par les propriétaires de l’immeuble, a-t-on appris auprès de la SCI Dounia, qui renvoie elle le dossier au prochain propriétaire et à sa relation avec Casamémoire.

Dans les rues adjacentes à l’ex-salle de cinéma Colisée, il faut bien demander à plusieurs personnes avant de retrouver les lieux, sur l’avenue du 11-Janvier. Des commerces ont pris la place de la vieille salle, et seule l’enseigne Colisée résiste pour rendre hommage à ce lieu mythique du septième art casablancais. « Du jour au lendemain, une salle authentique, un réel chef d’œuvre a disparu pour laisser place à des commerces, c’est catastrophique », s’alarme O. Zaki. « L’État doit mettre en place des mécanismes afin de pouvoir exproprier ces salles-là, il faut les mettre au service de la population », espère R. El Andaloussi.

Photo : Tarek Bouraque
Photo : Tarek Bouraque
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