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Radios. Islam on air

Chaque vendredi, une bataille sans merci se joue sur les 
ondes pour réunir un maximum d’auditeurs autour des matinales consacrées au prêche et aux conseils religieux. Zapping.

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Photo : DR

Mai 2012, le Maroc découvre la première étude nationale d’audiométrie réalisée par le Centre interprofessionnel de mesure d’audience radio (CIRAD). En plus des données sur les habitudes d’écoute des Marocains, on apprend que le classement est dominé par Radio Mohammed VI du Saint Coran, qui occupe encore aujourd’hui le haut du pavé avec 16,6 % de parts d’audience. Les stations radio, qui connaissent désormais mieux leurs auditeurs, vont renforcer leur positionnement en exploitant plusieurs créneaux, dont celui de la religion. La matinée du vendredi devient ainsi une tranche de grande écoute pour la majorité des radios arabophones, qui rivalisent de concepts pour booster leur audience. Leur recette : placer derrière le micro un fkih-animateur vedette pour répondre aux questions des auditeurs et leur prodiguer des conseils. Résultat, un véritable star system a émergé.

Mic et jellaba

Il suffit de zapper sur la bande FM pour constater la concurrence qui se joue pendant la tranche matinale entre plusieurs radios, dont Chada FM, MFM et la très officielle Radio Mohammed VI du Saint Coran. La concurrence est tellement rude que ces radios ont avancé la diffusion de leurs émissions d’une heure pour occuper les ondes de 9h à 13h. « Pour faire de l’audimat, les radios recrutent des fkihs qui dirigent la prière dans une mosquée réputée et arrivent à l’antenne avec un portefeuille de fidèles qu’ils sont chargés de développer », nous confie cet animateur d’une radio installée à Casablanca. Depuis deux ans, deux noms se partagent le star system religieux sur les ondes marocaines. Il s’agit de Abderrahman Sekkaj, avec l’émission Din Wa Dounia sur Chada FM, et El Hassan Aït  Belaïd, la vedette de MFM grâce à l’émission Din Wa Moâamalat. Après un exposé  sur la vie du prophète et ses compagnons, les animateurs répondent aux questions des auditeurs. Du côté de Radio Mohammed VI, le ton est plus austère avec un sujet hebdomadaire développé par un membre du Conseil supérieur des ouléma, représentant une région différente à chaque passage.

Selon Hassan Nadir, directeur de l’information à Chada FM, les audiences des émissions religieuses sont boostées par le changement d’habitude des auditeurs : « Depuis quelques années, l’intérêt pour la chose religieuse chaque vendredi est tel qu’ils écoutent ces émissions dans leurs voitures, dans leurs foyers et même au bureau puisque les radios sont disponibles sur le Web, et ils peuvent interagir avec l’animateur en direct de leur lieu de travail ». Les auditeurs posent des questions sur l’héritage, la zakat ou le jeûne, mais surtout sur les petits tracas du quotidien. Ce fut le cas lors de l’émission Din Wa Dounia du 23 mai, où le fkih était invité à préciser s’il était licite pour une femme de colorier ses sourcils et se faire belle avant de sortir de chez elle ? Le fkih nous apprend que les ouléma du rite chafiite se sont penchés sur le sujet de l’esthétique féminine en long et en large, mais dans le cadre strictement conjugal. Le fkih va même jusqu’à décréter qu’un homme a le droit de répudier sa femme si elle est dans l’incapacité de lui donner des enfants. Plus audacieux, une auditrice demande conseil au fkih concernant un homme qui a fait des avances à la femme de son frère, pendant que ce dernier est resté de marbre. Le  fkih  se met dans une colère noire et traite le mari de « dayout » (cocu). Il l’invite à revenir sur le chemin de Dieu, avant d’accuser les séries télévisées d’encourager le libertinage. Selon El Hassan Aït  Belaïd, le profil du fkih-animateur  est parmi les plus rares dans le monde de la radio : « Pour répondre aux questions des fidèles, il faut à la fois être journaliste pour connaître les ficelles de la communication et être alem. Si l’une des deux qualités fait défaut, la personne derrière le micro peut déraper et toucher aux fondamentaux de la société marocaine ».

Fatwa FM

En effet, les dérapages sont légion lors de ces émissions au point que la HACA est intervenue à plusieurs reprises pour rappeler les animateurs à l’ordre. C’est le cas de ce fkih qui a évoqué le châtiment d’amputation de la main en cas de vol. Il s’en sortira avec un avertissement verbal de la part de l’instance de régulation. « Souvent, ces fkihs font l’amalgame entre leur statut d’imam dans les mosquées et celui d’animateur radio. Ce dernier s’adresse à des millions de personnes à l’instruction très moyenne. Il doit donc faire très attention, la radio étant un média très influent surtout dans les campagnes », analyse El Hassan Aït  Belaïd. Outre la HACA, le Conseil supérieur des ouléma suit ces prêches radiophoniques de très près et n’hésite pas à signaler tout dérapage, mais de façon officieuse puisqu’il ne dispose pas des prérogatives dévolues à la HACA . « Les foukaha qui officient dans les stations de radio doivent conseiller les fidèles en respectant les préceptes du rite malékite et les fondamentaux du pays », précise Aït  Belaïd. «  Généralement, c’est sur des questions qui portent sur le quotidien ou quand il s’agit d’appréciations qui touchent les femmes ou les minorités religieuses que ces fkihs se retrouvent en porte-à-faux avec les idées d’un Etat de droit qui aspire à la modernité », explique Hassan Nadir. Mais peut-on considérer les avis des foukaha animateurs comme des fatwas ? L’avis d’El Hassan Aït  Belaïd est sans équivoque : « Seul le Conseil supérieur des ouléma est habilité à prononcer des fatwas conformes à l’esprit du rite malékite, le tout sous la bannière de la commanderie des croyants ». Pour donner un coup de frais à leurs émissions, exit les anciens chants religieux et place à une nouvelle génération de chanteurs, comme l’icône de l’islam pop Maher Zain. D’autres animateurs répondent aux questions en langue arabe, amazighe et même en français. Enfin, certaines radios proposent  des concours aux auditeurs avec, à la clé, une Omra comme récompense. Comme quoi, tout est permis pour faire de l’audimat.

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