Sur les traces des jihadistes marocains en Syrie (2/3)

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Sham Al Islam, le groupe des Marocains

Essentiellement composé de ressortissants du royaume, ce groupe se démarque tant par ses actions sur le front qu’en participant au dialogue entres factions rivales.

Composé de 800 combattants, Harakat Sham Al Islam est le plus marocain des groupes jihadistes actifs en Syrie, avec près de 700 ressortissants du royaume. Fondé par Abou Ahmad Al Muhajir, il a « été créé en août 2013 dans la région côtière de Salma, au nord-ouest du pays, dans le gouvernorat de Lattaquié », nous explique Romain Caillet, chercheur qui travaille, depuis le Liban, sur le jihadisme. Abou Ahmad Al Muhajir, également surnommé Abou Ahmad Al Maghribi, s’appelle en réalité Brahim Benchekroun. Né en 1979, ce jihadiste marocain qui a été détenu à Guantanamo de 2002 à 2004 et au Maroc de 2005 à 2011, a récemment trouvé la mort dans le nord-ouest de la Syrie. Un autre Marocain bien connu serait actif au sein de Harakat Sham Al Islam : Mohamed Mazouz, quadragénaire, lui aussi passé par les geôles de Guantanamo. Présenté par certains comme un émir, il utiliserait le pseudonyme Abou Al Izz Al Muhajir.

Acteur de la paix

Né « indépendant », le groupe Harakat Sham Al Islam est aujourd’hui proche de Jabhat Al Nosra, affilié à Al Qaïda, selon le chercheur Al Tamimi, et partage son approche : en préalable à l’Etat islamique, il s’agit bien de défaire le régime de Bachar Al Assad sur l’ensemble du territoire. Benchekroun avait d’ailleurs, selon plusieurs sources, rencontré un cadre de Jabhat Al Nosra en 2000, dans un camp d’entraînement en Afghanistan. Harakat Sham Al Islam n’a pas manqué d’éveiller la curiosité de Caillet et Al Tamimi. Lorsque Jabhat Al Nosra est entré en guerre contre l’Etat islamique d’Irak et du Levant, autre important groupe jihadiste, Mazouz a été filmé en train d’appeler à l’unité des moujahidine et à la cessation des combats entre frères. Ses petites lunettes toujours sur le nez, on le voit assis sous les drapeaux de Harakat Sham, de Jabhat Al Nosra et de l’EIIL, entouré de nombreux hommes en demi-cercle autour d’un imposant attirail d’armes lourdes et d’un obus. Benchekroun aurait, lui aussi, refusé jusqu’au bout de prendre parti, et encore moins de participer aux luttes fratricides entre jihadistes. « La cohabitation entre les combattants marocains de Harakat Sham et les Syriens semble bonne », assure Caillet, qui remarque d’ailleurs que plusieurs Syriens ont intégré le groupe.

Sur le Web, quelques vidéos des batailles auxquelles le groupe participe sont mises en ligne avant d’être généralement retirées, du fait de leur violence. Ces vidéos peuvent avoir pour but de trouver des « sponsors », souvent de riches Emiratis ou Turcs prêts à mettre la main à la poche pour financer ces groupes. « Selon mes sources, Harakat Sham Al Islam a un interlocuteur au Koweït, qui le pousserait aussi à s’affilier à Jabhat Al Nosra », affirme Caillet. Difficile de dire si les Marocains du groupe perçoivent une solde. « Si oui, il doit plutôt s’agir de quelque chose de symbolique », avance le chercheur. Au sujet des autres katibas étrangères, les spécialistes parlent de sommes équivalant à 60 dollars (environ 700 dirhams) par mois. En revanche, Caillet estime que le groupe « semble bien armé ». Sur les clichés, on voit le plus souvent les Marocains porter des armes de fabrication russe, aussi utilisées par les forces du régime syrien : la tristement célèbre mitraillette AK 47 Kalachnikov et son dérivé de plus petite taille 
AK 74, des lance-roquettes RPG 7 et de lourdes mitraillettes PKM. Quant à l’idéologie de Harakat Sham Al Islam, elle est clairement jihadiste. Le vocabulaire est typique : les chiites sont appelés « apostats », les Alaouites « nusayris ». Pour parler de l’organisation chiite libanaise Hezbollah, qui prête main forte au régime de Bachar Al Assad, les membres parlent de « Hezb Al Cheitan (parti de Satan) ». Quant aux combattants nationaux syriens, ils sont appelés « Ansar » dans la pure tradition jihadiste. Dans un des communiqués fondateurs du groupe, Brahim Benchekroun rappelait qu’il considérait la démocratie comme contradictoire avec la volonté divine.

De Lattaquié à Alep

Appréciée des jihadistes syriens et menée par des hommes connus dans la galaxie des jihadistes « arabes » – dont certains sont passés par les camps d’entraînement afghans, ont l’expérience de la guerre, de l’enfermement et de la torture –, le groupe Sham Al Islam a participé à des combats d’une certaine envergure, aux côtés de groupes importants. Il s’est particulièrement illustré lors de l’offensive de Lattaquié, à l’été 2013, appelée par les rebelles « Opération de libération de la côte » et que des jihadistes ont même surnommée la « Bataille des descendants de Aïcha, Mère des croyants ». Ces derniers se sont emparés en deux semaines d’une dizaine de villages. Une violente contre-attaque des forces armées et de groupes partisans du régime les a cependant repoussés.

Des Marocains sont morts durant ces affrontements. Un certain Mohamed Al Alami – connu sous le nom d’Abou Hamza Al Maghribi – serait ainsi mort le 5 août 2013, dans un village nommé Baruda, près de Lattaquié. Son enterrement a été filmé. On y voit Benchekroun, reconnaissable à sa silhouette fine et sa peau mate, prononcer l’éloge funèbre du défunt. Un communiqué précisait que le Marocain avait « trouvé le martyre » lors de l’attaque d’un village « nusayri », terme utilisé de manière péjorative pour parler des Alaouites, communauté religieuse syrienne à laquelle appartient le président Bachar Al Assad et dont les pratiques sont aujourd’hui largement éloignées de celles de l’orthodoxie sunnite. Un certain Othman Al Samudi, présenté comme un martyr marocain, serait aussi décédé dans la banlieue de Lattaquié. Lors de ces engagements, Harakat Sham a capturé Muwaffaq Al Ghazal, figure religieuse alaouite proche de Résistance Syrienne, groupe armé partisan du régime. Par la suite, le cheikh aurait été remis à des combattants de Jabhat Al Nosra qui l’auraient exécuté, selon l’ONG américaine Human Rights Watch.

Des Marocains de Sham Al Islam auraient aussi participé à la bataille d’Alep, deuxième grande ville de Syrie et ancien poumon économique du pays. Débutée en juillet 2012 par une offensive rebelle, elle est toujours en cours et nécessite de part et d’autre l’engagement de milliers d’hommes. Le groupe islamique aurait, lors de ces combats, coordonné son action avec Jabhat Al Nosra. Un assaut victorieux des jihadistes leur a permis de s’emparer de la prison centrale, mais une attaque sur l’hôpital Al Kindi, dans la banlieue de la ville, s’est soldée par une victoire des forces du régime baathiste d’Al Assad. Cet engagement aurait coûté la vie à un Marocain répondant au pseudonyme d’Abou Imran Ibrahim Al Darwi Al Maghribi. De ce dernier, on trouve une photographie de moyenne qualité sur Internet, sur laquelle on le voit, un keffieh couleur kaki noué sur la tête, un grand sourire enfantin encadré par un collier de barbe finement taillé.

Benchekroun, martyr populaire

Au mois de mars 2014, Sham Al Islam a encore fait parler de lui, en participant à de violents affrontements dans le nord du pays. Une offensive appelée « Anfal », en référence à la sourate coranique du même nom, a été lancée par Jabhat Al Nosra et deux autres groupes, Ansar Al Sham et Ahrar Al Sham, aux alentours de Kassab, petit village arménien et poste-frontière avec la Turquie. Plusieurs Marocains ont perdu la vie durant ces violents combats. Parmi eux, un jeune homme, Adel Ghoulam, alias Abu Walaa Al Maghribi. Et c’est là, le 2 ou le 3 avril, que Brahim Benchekroun, figure et leader de Harakat Sham, est fauché par la balle d’un sniper potentiellement iranien. Les éloges ont été nombreux. Les Marocains, quelques jours auparavant, avaient fait forte impression en s’emparant de la « Tour 45 », un complexe d’antennes posé sur le haut d’une colline à l’intérêt stratégique indéniable.

Diaspora. Le cas des binationaux 

« Il ne faut pas oublier les binationaux partis de plusieurs pays européens, les Marocains qui étaient déjà installés en Syrie et ceux qui y sont ou qui sont en Irak depuis 2004 », rappelle le spécialiste marocain des mouvements islamistes, Mohamed Darif. Difficile d’additionner des chiffres déjà imprécis pour donner une idée du phénomène, mais ce qui est certain, c’est qu’il inquiète. « C’est un autre vrai casse-tête sécuritaire pour un pays comme le nôtre, qui abrite une forte communauté maghrébine », nous confie un sénateur belge. Les jeunes Marocains des Pays-Bas, de France et de Belgique seraient particulièrement bien représentés dans les rangs des Européens combattants en Syrie, selon le centre Meir Amit, centre israélien travaillant sur la violence terroriste. Dans un rapport, il remarque la « forte présence de jeunes d’origine marocaine». La presse néerlandaise s’est alarmée au sujet de jeunes Maroco-néerlandais décédés en Syrie, arguant qu’une dizaine d’entre eux y combattaient. En France, Youssef Ettaoujar, un jeune Franco-marocain de 26 ans, est passé devant la justice en janvier 2014 pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Il est accusé d’avoir élaboré un moyen de se rendre en Syrie pour y rejoindre des groupes jihadistes. Il y a de fortes chances que ces jeunes européens d’origine marocaine, sans expérience ni véritable réseau, qui ne parlent pas tous bien l’arabe, soient pour la plupart peu impliqués dans des combats de prime importance tactique. Certains seraient même refusés par les katibas combattantes. Sur place, ils seraient relégués à des tâches secondaires, loin des lignes de front, après s’être vu délivrer ce qui est souvent décrit comme le petit kit typique : une montre Casio, un pistolet russe type Makarov, une grenade à main et un couteau. Pourtant, toujours selon le centre Beir Amit, ces jeunes peuvent, malgré leur inexpérience, représenter un danger réel : une fois aguerris et gagnés à la cause, ils représentent pour les stratèges des groupes jihadistes de parfaits candidats pour des opérations dans leurs pays d’origine.

 

 

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