Sur les traces des jihadistes marocains en Syrie (1/3)

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Phénomène. Ils étaient quelques dizaines de Marocains en 2012, ils sont aujourd’hui des centaines à s’engager dans les rangs des groupes salafistes et jihadistes qui combattent en Syrie.

Violence. En Syrie, un important bataillon de combat est composé dans sa quasi-totalité de Marocains. Il participe à des combats intenses et de premier ordre, et sa popularité ne cesse de croître.

Dangers. Si ces départs exposent les combattants à des morts sanglantes loin de chez eux, ils posent aussi la question de leur retour après avoir participé à une guerre civile.

« Nous vous informons qu’il est décédé en martyr, durant la bataille, avec courage.  » Sur les comptes Twitter et les sites Internet de groupes salafistes et jihadistes en Syrie, ce message revient souvent pour annoncer le décès d’un de leurs combattants. Et depuis le début des affrontements, leurs rangs sont de plus en plus rejoints par des étrangers. Parmi eux, nos compatriotes. En 2012, quelques études dénombraient, tout au plus, une centaine de Marocains. Mais à en croire un sécuritaire du royaume, ils ont été estimés à 1250 en mars dernier. Ce même mois, les médias syriens partisans du régime de Bachar Al Assad faisaient état du décès de 150 « terroristes marocains ». Les sources jihadistes, qui préfèrent le terme de «  martyrs  » à celui de «  terroristes  », évoquent pour leur part une soixantaine de morts d’origine marocaine depuis le lancement, début mars, de leurs opérations dans le nord-ouest du pays.

Marocains sur le front

Si tous ces chiffres sont à prendre avec des pincettes, manipulés de part et d’autre dans le cadre d’une intense guerre des esprits, le phénomène existe bel et bien. De nombreuses photos de combattants, répondant à différents pseudonymes qui se terminent par «  Al Maghribi  », circulent sur Internet. Ces clichés se suivent et se ressemblent  : des hommes en treillis, une arme à la main ou une cartouchière de gros calibre posée sur les épaules, une taguia ou un chapeau traditionnel afghan sur la tête, l’index pointé vers le ciel, souriants. D’autres images présentent des hommes dans des intérieurs spartiates, assis sur des tapis, entourés par quelques objets symboliques, comme des éléments de décor savamment agencés, à l’instar de ces exemplaires du Coran ouverts, reposant sur des chargeurs de mitraillettes.

Les spécialistes eux-mêmes peinent souvent à relier noms, visages et pseudonymes des milliers de combattants étrangers, dispersés au sein de multiples groupes, répartis sur tout le territoire syrien, mélangés à des jihadistes maghrébins, arabes ou caucasiens.

Brahim Benchekroun, Mohamed Souleimani Alami ou encore Najib Housseini, et des dizaines d’autres encore, sont bien décédés sur le front syrien. Et au Maroc, les services de sécurité ont annoncé, début avril, le démantèlement d’une nouvelle cellule qui recrutait des personnes pour le jihad en Syrie. Au total, il s’agit de 17 individus, appréhendés dans plusieurs villes marocaines. Ce n’était pas la première cellule du genre. Au total, près de 70 personnes ont été arrêtées pour les mêmes motifs au cours des derniers mois. Le procès de certains d’entre eux s’ouvrira bientôt.

Le retour du jihad

Quels sont les motifs qui poussent des Marocains à rejoindre les combats Intenses et violents du charnier syrien ? «  Dans le cas des anciens détenus dits salafistes, on peut parler d’horizons bouchés  », explique Mohamed Darif, politologue et spécialiste des mouvances islamistes. Il poursuit : «  Alors qu’ils tablaient sur une réintégration dans la société, ils se sont sentis épiés et marginalisés par l’Etat ». Ces anciens prisonniers seraient nombreux à se rendre en Syrie. «  30 % des Marocains combattant en Syrie ont purgé une peine de prison en vertu de lois antiterroristes  », assurait en octobre 2013 Mohamed Masbah, chercheur membre de l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité, spécialiste des mouvements islamistes. Vish Sakthivel, chercheuse américaine qui a vécu au Maroc, remarque qu’en effet, «  de nombreux salafistes enfermés, parfois injustement, se sont radicalisés  ». Mais en Syrie, il n’y a pas que d’anciens prisonniers. La surmédiatisation du conflit syrien serait, selon différents avis, un important déclencheur de ces départs pour le front. Les vidéos de batailles pullulent sur le Web, où la glorification des martyrs est une rengaine. Un Marocain avait expliqué dans une lettre publique qu’il s’était engagé suite à l’émission d’une fatwa en juin 2013 par des ouléma égyptiens qui appelaient au jihad en Syrie. De nombreux prédicateurs du Golfe, notamment sur des chaînes satellitaires, ont encouragé les combattants, avant de se raviser pour certains. Tout comme le cheikh marocain Omar Haddouchi qui est revenu sur ses propos après avoir appelé au jihad. C’est que les affrontements ont éclaté dans l’effervescence des révolutions arabes, et que les rebelles étaient largement vus comme des héros, avant que les agissements de certains groupes soient critiqués. Plusieurs gouvernements soutenant activement la révolution syrienne ont même eu du mal à blâmer les jihadistes. En face, la cruauté et la violence aveugle que les troupes loyales au régime de Bachar Al Assad ont déchaîné contre leurs opposants n’ont pas manqué d’outrer… et d’appeler à une réplique à la hauteur.

«  Oui, je pense que les gens qui meurent là-bas sont des héros  », nous dit un jeune Marocain rencontré à la sortie d’une mosquée casablancaise. Un homme, plus âgé, habitué de la même mosquée, explique, à voix basse : «  Bien sûr, beaucoup de jeunes sont fascinés, et pas seulement parmi les salafistes. Tout le monde voit ce que Bachar Al Assad fait à son peuple. Certains considèrent donc que les moujahidine défendent l’islam, mais aussi la démocratie, et même la veuve et l’orphelin  ». La guerre en Syrie a remis au goût du jour l’acte et l’idée de jihad, qui avait perdu de sa popularité après les défaites multiples d’Al Qaïda. A nouveau, partir combattre un régime honni, ennemi de la foi et de la cohésion de la communauté musulmane, fait sens pour certains.

Itinéraires croisés

Reste à se rendre sur place. Pour assurer des combattants aux katibas (commandos) qui opèrent sur le front, de petits réseaux émaillent dorénavant le Maroc, notamment dans le nord. En plus de promettre des rémunérations sur place – d’un maigre montant –, quelques groupes proposent des aides aux familles des jihadistes. Pour un Marocain, le point de départ est Istanbul, bien que certains soient passés par la Tunisie, où des réseaux particulièrement efficaces s’activent pour recruter les candidats au départ. Selon Michael Rubin, spécialiste des questions stratégiques à l’American Enterprise Institute, les apprentis jihadistes marocains, après avoir rejoint Istanbul ou Ankara le plus souvent par avion, se rendraient jusqu’à Gaziantep, ville turque frontalière avec la Syrie. Une fois sur place, ils doivent effectuer un stage dans des camps d’entraînement, dont la durée varie entre quelques jours et quatre semaines. En tout et pour tout, le voyage peut coûter jusqu’à 8000 dirhams, confie une source sécuritaire. Des «  mécènes  » sont parfois mis à contribution pour régler la facture, en plus des «  sponsors  » étrangers, le plus souvent originaires du Golfe, qui soutiennent financièrement les katibas combattantes en Syrie. Sur place, les Marocains rejoignent différents groupes, qui sont quasi systématiquement d’obédience jihadiste ou salafiste. «  En plus de Harakat Sham Al Islam, groupe largement marocain, vos compatriotes se battent, entre autres, aux côtés de l’Etat islamique en Irak et au Levant, et au sein de Ahrar Al Sham », explique Romain Caillet, spécialiste français du jihadisme et du salafisme résidant au Liban. En 2013, le Marocain Abou Ayman Al Gharbi avait perpétré une attaque suicide à Homs au nom du groupe jihadiste Jabhat Al Nosra.

Chronique d’une mort annoncée

Preuve du danger auquel s’exposent les combattants, c’est souvent lors de l’annonce de leur décès qu’on apprend leur présence en Syrie. En juillet 2013, un jeune homme surnommé Abou Azzam Al Maghribi a trouvé la mort dans la ville de Raqqa après que l’organisation Ahrar Al Sham avait lancé un raid sur des logements militaires. Le jeune homme, dont le prénom serait Ahmed, était natif de Tétouan. Du côté de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), en novembre 2013, un certain Abou Al Bara’a Al Maghribi, présenté comme « un martyr du Maroc », a été tué dans la banlieue d’Alep.

Si beaucoup de Marocains au combat ne sont pas des visages connus, quelques-uns sont de véritables figures, et leurs décès entraînent des litanies d’hommages. C’est le cas d’Abou Oussama Al Maghribi, parfois présenté comme un « commandant de l’EIIL », et qui serait mort à Tel Jijan, en mars dernier, lors de combats qui ont opposé la faction à sa rivale, Jabhat Al Nosra. L’importance d’Abou Oussama est perceptible. Sur différents clichés, on le voit marcher à la tête de groupes de dizaines d’hommes, ou en compagnie d’Abou Omar Al Chichani, leader d’origine géorgienne du groupe de combattants caucasiens, le Jaïch Al Mouhajirin. Avant de périr dans ces combats fratricides, le Marocain avait tenté, en vain, une dernière médiation. C’est du moins ce qu’assurent des témoignages mis en ligne par des combattants de Jabhat Al Nosra. Brahim Benchekroun, leader de Harakat Sham Al Islam, a lui aussi eu droit à de nombreux éloges funèbres. Et si le danger guette ces hommes, les gouvernements s’inquiètent aussi du danger qu’ils représentent.

Partir pour mieux revenir ?

«  Le Maroc, avec ses partenaires européens, fait un travail d’anticipation pour empêcher le départ des Marocains qui veulent combattre en Syrie », explique une source sécuritaire. «  Comme les « Afghans marocains » qui sont revenus d’Afghanistan avec une expérience, certains pourraient, une fois de retour à la maison, être tentés de monter leurs propres groupes  », estime Vish Saktivel. Le royaume n’a pas envie de revivre cette expérience de retour de combattants qui, en plus d’être aguerris, ont été exposés à une violence et à une propagande intenses. « Il y a toujours beaucoup à craindre de gens qui rentrent au pays avec une solide expérience dans le maniement des armes et des explosifs, surtout quand il s’agit d’éventuels récidivistes », affirme un cadre de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN).

En novembre 2013, devant une commission parlementaire, Mustafa Ramid, le ministre de la Justice, a exprimé les mêmes craintes  : « Sur les centaines partis combattre en Syrie, notre pays ne sera pas à l’abri s’il y en a cent qui rentrent  ». Le ministre admet, avec une note de tristesse, avoir été l’avocat d’un ancien détenu de Guantanamo qui s’est rendu en Syrie juste après avoir purgé sa peine. La solution est donc de traquer les réseaux de départ. La recette : une bonne coordination entre les deux services, Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). La DGED, elle, se charge de pister les candidats aux combats durant leur voyage et de se documenter sur leurs activités sur place.

Reste à gérer les épineuses questions d’ordre juridique, que ne manquent pas de soulever certains candidats au jihad. Anas El Haloui, (voir encadré) dans une longue lettre diffusée aux médias marocains par sa femme il y a quelques semaines, demandait en vertu de quoi le Maroc interdirait le voyage en Syrie, alors qu’il s’est officiellement rangé du côté des opposants syriens et qu’il devrait, en tant que pays musulman, laisser la possibilité à un musulman de défendre les innocents mis en danger. «  Sur ce point-là, il soulève une question intéressante, remarque Mohamed Darif, puisque le Maroc a même abrité l’une des réunions du Club des amis de la Syrie ». Les sécuritaires, eux, peu enclins à la rhétorique, devraient trouver la parade dans les amendements de la loi antiterroriste. Le ministère de la Justice s’apprêterait d’ailleurs à la réviser, pour criminaliser la participation de ressortissants marocains à des conflits étrangers. En attendant, les personnes arrêtées pour recrutement de volontaires pour le jihad sont généralement poursuivies pour « constitution de bande criminelle et tenue de réunions non autorisées ».

Cueillis à l’arrivée

En plus de réprimer en amont, les autorités marocaines ont aussi commencé à arrêter les combattants à leur retour. « Depuis environ deux mois, des Marocains revenant de Syrie sont arrêtés et enfermés dès leur arrivée dans le royaume. Aujourd’hui, une dizaine sont derrière les barreaux pour appartenance à un groupe criminel », nous dit Abderrahim Mouhtad, président de l’association Ennassir qui s’occupe des prisonniers salafistes. Une politique répressive qui n’est pas sans conséquences : elle peut dissuader certains combattants de revenir au Maroc, mais aussi faire croire à d’autres que l’État est hostile à leur cause et, de fait, en faire un ennemi. Quant aux intentions des Marocains partis sur place, elles sont encore troubles et sujettes à interrogation. « Le témoignage d’un combattant qui est allé à Lattaquié laisse entendre que Harakat Sham Al Islam utilise la Syrie comme un terrain d’entraînement et se prépare à lutter contre le gouvernement marocain, mais ce fait n’apparaît aucunement dans le discours du groupe », écrit prudemment le spécialiste Aymenn Jawad Al Tamimi sur son site. Toujours à propos de Harakat Sham Al Islam, l’Américaine Vish Saktivel, elle, assurait il y a peu que son leader, Benchekroun, comptait rapatrier une partie de ses effectifs au Maroc pour des opérations.

Pour les gouvernements des pays dont sont issus ces combattants, les problématiques peuvent différer en fonction des groupes qu’ils rejoignent. En effet, rappelle Caillet, « le groupe Ahrar Al Sham est partie prenante du Front islamique, dont il représente la tendance salafiste. Il reste a priori un groupe qui peut être l’interlocuteur des Américains ». Le Front islamique serait, selon de nombreux spécialistes, soutenu par des pays comme la Turquie et le Qatar. Il serait, en fait, un groupe avec lequel les pays solidaires de la révolution syrienne pourraient dialoguer et penser la Syrie de demain. C’est beaucoup moins certain dans le cas de l’EIIL ou de Jabhat Al Nosra, organisations aux discours plus radicaux, qui laissent parfois entendre leurs intentions de poursuivre le combat ailleurs, après l’hypothétique défaite du régime syrien. 

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Patricia Buisson, spécialiste de la "politique de prix", en renfort chez Total Maroc

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