Abderrahman Youssoufi. Il était une fois l’alternance (3/6)

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Succession. Les coulisses d’une intronisation

Le 23 juillet 1999, le cœur de Hassan II cesse de battre. Youssoufi 
est aux côtés du nouveau roi dans cette très longue journée qui se 
termine par une cérémonie d’allégeance chargée de symboles de rupture.

La maladie de Hassan II est un des secrets d’Etat les plus sensibles de l’époque. Sa mort, un des scénarios que personne ne voulait imaginer. Pourtant, c’est pour assurer la succession en douceur que Youssoufi et son parti se sentent obligés d’accepter les clauses de l’alternance consensuelle. Le Premier ministre est à la table du roi lors de sa dernière apparition publique : un dîner offert en l’honneur de l’ancien président yéménite, Ali Abdallah Saleh, au palais royal de Skhirat. Le soir même, l’état de santé de Hassan II se détériore. Il est transporté en urgence au CHU Ibn Sina où il rend son dernier souffle.

Au matin du vendredi 23 juillet, Youssoufi est informé de la mort de Hassan II, par ses propres sources. Alors qu’il est plongé dans ses pensées mélancoliques, Ahmed Lahimi fait irruption dans son bureau pour lui annoncer la nouvelle. Les deux hommes sont rejoints par Lahbib El Malki, Fathallah Oualalou ainsi que Larbi Messari. Le mot d’ordre est de taire la nouvelle jusqu’à son annonce officielle par les médias publics. Oualalou souffle néanmoins à Youssousi l’idée de se rendre au palais pour présenter ses condoléances au prince héritier au nom de toute la famille USFP. Ils traversent alors le Méchouar pour aller à la rencontre du prince héritier qui leur réserve un accueil chaleureux et émouvant, loin de la froideur du protocole.

Funérailles et allégeance

Après l’annonce officielle de la nouvelle, les différents services du Palais sont en branle. Les hauts fonctionnaires de l’État sont mobilisés pour préparer l’intronisation de l’héritier du trône et les funérailles du roi défunt. Un comité réunissant les plus éminents commis de l’Etat est ainsi constitué pour préparer la cérémonie d’allégeance qui doit se tenir le soir même. Aux côtés du Premier ministre, Abderrahman Youssoufi, et du ministre des Affaires islamiques, Abdelkébir Mdaghri Alaoui, ce comité comprend les conseillers royaux Abdelhadi Boutaleb, Abbas El Jirari, André Azoulay et Abdelhak Lamrini. Les sécuritaires sont représentés par les généraux Housni Benslimane, Abdelhak Kadiri et Mohamed Arroub, en plus du ministre d’Etat à l’Intérieur, Driss Basri.

Le Docteur Khatib, qui a rejoint ce comité dans la foulée, défend l’idée d’une cérémonie d’allégeance à connotation purement religieuse pour ancrer le pacte avec le Commandeur des croyants. André Azoulay, de son côté, prône la convocation du parlement pour une session d’urgence. Youssoufi, enfin, propose une formule qui allie tradition et modernité. Pour lui, l’allégeance doit être un pacte signé par les représentants de la nation. Ses suggestions sont fidèlement transmises à l’héritier du trône, qui opte pour la proposition de Youssoufi. Le ministre des Affaires islamiques est chargé de rédiger un projet de contrat-allégeance en coordination avec Abbas Jirari, Abdelhak Lamrini et Abdelhadi Boutaleb, un texte qui est validé par Mohammed VI et reproduit par le calligraphe 
du Palais.

Dans les coulisses du palais, l’ambiance est tendue et les hommes d’influence se livrent au règlement de comptes. Driss Basri s’oppose à ce que le cousin du nouveau roi, Moulay Hicham, signe le pacte d’allégeance. Ce dernier émet de son côté des réserves au sujet de la présence des militaires lors de cette cérémonie. Et les hauts gradés, enfin, font tout pour contrer le diktat de Basri… En parallèle, un homme brun de taille moyenne, avec des lunettes qui dissimulent un regard perçant, vole la vedette. Il est inséparable de l’héritier du trône et ses paroles sont des ordres au sérail. Il s’agit de Fouad Ali El Himma.

Un pacte historique

Le même soir du vendredi 23 juillet, Mohammed Ben Hassan Alaoui est couronné roi du Maroc, lors d’une cérémonie officielle marquée par un pacte d’allégeance innovant. Des archaïsmes du passé ont été brisés : il s’agit du premier acte d’allégeance signé par de hauts commis et de hauts gradés. Il est même signé par des femmes ministres appartenant au gouvernement Youssoufi. La cérémonie est diffusée en direct sur les chaînes nationales. Nous sommes très loin des symboles de la bey’a orale des instances religieuses.

Après la lecture du texte d’allégeance par le ministre des Affaires islamiques, Moulay Rachid, le frère du roi, signe en premier le document. Il est suivi par Moulay Hicham qui vient de rentrer des Etats-Unis. En refusant de porter le costume traditionnel et d’embrasser la main du roi pendant le serment d’allégeance, Moulay Hicham se montre également dirigiste vis-à-vis du roi, il se mêle de tout, même de choses relavant du domaine réservé au souverain. Cette façon de profiter des funérailles pour envoyer des messages politiques suscite la colère de Mohammed VI. Et dès cette nuit-là, apparaissent les prémices d’une froideur dans les relations entre le souverain et son cousin germain.

Une fois le document signé par les membres de la famille royale, Youssoufi est le premier responsable politique à apposer sa signature sur le document. C’est une première. Jusque-là, la tradition au Maroc voulait que seuls les religieux contrôlent cette cérémonie de bey’a et limitait son fondement à « la symbolique et la légitimité religieuse du sultan ». 

Echange. « Tonton Youssoufi, le trafiquant »

La première rencontre de Youssoufi avec Mohammed VI a lieu en 1992. A l’instar des autres leaders de la Koutla, Youssoufi est convié à se rendre au palais pour une audience autour du mémorandum sur les réformes politiques et constitutionnelles, plus connu sous l’appellation « Mémorandum de juin 1992 ». C’est la première fois qu’il met les pieds au palais et la première fois qu’il revoit Hassan II après 27 ans. En franchissant les portes du sérail, en compagnie des dirigeants de la Koutla, Youssoufi est interpellé par un domestique : « Smyet Sidi vous dit de passer par là », lui lance-t-il en lui indiquant un ascenseur. Dans la salle d’attente attenante au bureau de Hassan II, Youssoufi trouve le prince héritier en compagnie de Driss Basri. Le futur roi lui pose une question pour le moins inattendue : «Vos relations avec mon père sont-elles de la même nature que celles qu’il entretenait avec Abderrahim Bouabid?», interroge le prince héritier. «Non, je n’avais pas les mêmes relations avec Sa Majesté», répond tout simplement Youssoufi. L’échange s’arrête là car Hassan II attend Youssoufi dans son bureau. Pendant une demi-heure, le monarque élude toute question sur la politique et l’économie. Il demande seulement des nouvelles de Youssoufi, à Paris, à Nice ou encore à Cannes. Il veut tout savoir sur l’homme avec lequel il s’associera six ans plus tard. L’audience terminée, le roi et Youssoufi rejoignent la salle de réunion. Mais Hassan II tient d’abord à présenter son futur Premier ministre à ses deux fils (Moulay Rachid était de la partie), leur demandant de saluer leur « oncle ». « C’est Abderrahman Youssoufi, le zaïm des socialistes et des opposants marocains et le plus grand trafiquant d’armes pendant le Protectorat », dit Hassan II en guise de présentations.  

 

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