Abderrahman Youssoufi. Il était une fois l’alternance (2/6)

Abderrahman Youssoufi. Il était une fois l’alternance (2/6)

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Pouvoir. A couteaux tirés avec Basri

Le puissant ministre de l’Intérieur de l’époque a mené la vie dure 
au Premier ministre. Pour contrer les forces de changement, il a utilisé 
ses armes fatales  : l’espionnage, la désinformation et la provocation.

Driss Basri, qui a mal digéré le fait accompli d’une alternance faite malgré lui, va tout faire pour mener la vie dure à Abderrahman Youssoufi. Surtout qu’il a à sa botte tout ce que le Maroc compte comme services de renseignement, sans parler de toutes les « entrées » qu’il a un peu partout  : partis, ONG, administrations…

Amnesty sur écoute

Au courant de l’année 1999, Amnesty International veut honorer Youssoufi au Maroc et donner une impulsion forte à son gouvernement en décidant d’organiser son congrès international à Rabat. Une première dans un pays arabe. Le Premier ministre discute longuement avec Hassan II de l’importance et la symbolique d’un tel événement. Le roi redoute que les recommandations d’Amnesty n’affectent ses relations avec de nombreux pays arabes amis. Youssoufi parvient à le convaincre et obtenir son approbation. Mais c’est compter sans Driss Basri.

La délégation d’Amnesty réside à l’hôtel Hilton de Rabat. Quelques jours avant le début du congrès, lors d’une discussion privée dans une chambre, le directeur exécutif sénégalais, Pierre Sané, se confie à ses interlocuteurs : «  Nous avons honoré le Maroc et le roi du Maroc le jour où nous avons décidé d’organiser ici ce congrès  ». Quelques heures plus tard, Basri dépose un enregistrement audio de cet échange sur le bureau de Hassan II. Le roi, irrité, convoque Youssoufi pour lui demander d’annuler le congrès d’Amnesty. Il lui remet l’enregistrement en lui lançant : « Ecoute-le et tu seras d’accord avec moi  ».

Youssoufi appelle en urgence l’assistante du directeur exécutif d’Amnesty et l’invite à déjeuner. Il lui explique ce qui s’était passé et exprime son embarras par rapport aux propos de Pierre Sané, tout en lui demandant de l’informer d’annuler le congrès « sans faire de vagues ». Après le déjeuner, Youssoufi fait monter la représentante d’Amnesty dans sa voiture. Il profite de l’occasion pour lui faire écouter l’enregistrement.

Le boss, c’est moi  !  

Avant l’arrivée du chef de file de l’USFP au pouvoir, Driss Basri avait pour habitude de décider des ordres du jour des Conseils de gouvernement. Et la possibilité de monopoliser la parole, voire de tancer ou railler publiquement un de ses collègues de l’Exécutif. Avec Youssoufi, ce n’est plus possible. Le ministre de l’Intérieur reçoit désormais l’ordre du jour des réunions du gouvernement comme n’importe quel ministre ou secrétaire d’Etat. Les choses vont empirer le jour où Youssoufi fait remarquer à Driss Basri qu’il doit d’abord demander la parole avant de pouvoir s’exprimer et qu’il n’a pas le droit d’interrompre ses collègues. «  Tu attends d’abord ma permission avant de parler  », lance le Premier ministre à l’homme qui se croit tout permis au royaume d’un Hassan II à la santé déclinante. N’en pouvant plus et se sentant de plus en plus marginalisé, Driss Basri pousse l’audace jusqu’à menacer les autres ministres en plein Conseil de gouvernement. «  Je vous connais un par un et je connais ceux qui sont contre moi. Je sais tout ce que chacun de vous dit à mon propos et je ne laisserai rien passer  », menace-t-il. Tout le monde a compris que l’ancien homme fort du régime s’adresse essentiellement aux ministres issus des rangs des partis de la Koutla. Mais aucun des ministres présents ne rate le sourire « chiffré » de Youssoufi, qui décide de poursuivre la réunion comme si de rien n’était.

La télé solidaire avec les chômeurs

C’était un mercredi. Alors que les diplômés chômeurs sont en sit-in devant le parlement, les partis de l’opposition soulèvent avec virulence le sujet de l’emploi dans le cadre de la séance des questions orales. La session parlementaire a pris fin et chaque ministre a rejoint son bureau. Une heure plus tard, Youssoufi est surpris par l’arrivée d’une équipe de télévision au siège de la primature. Les salariés de la première chaîne expliquent aux membres du cabinet Youssoufi qu’ils sont envoyés par le ministère de la Communication pour couvrir une manifestation des diplômés chômeurs : « Ils ont décidé de quitter le parlement pour venir ici et nous sommes là pour les filmer ».

Immédiatement, le cabinet de Youssoufi prend contact avec Larbi Messari, ministre de la Communication. Celui-ci répond qu’il n’a envoyé personne et qu’il n’est même pas au courant. Youssoufi demande alors à ses collaborateurs de contacter Mohamed Tricha, wali directeur général de la TVM, pour lui ordonner de retirer son équipe de télévision.

Pendant ce temps, Messari a mobilisé tout le ministère et appelé sur toutes les lignes téléphoniques tous les fonctionnaires de la radio et de la télévision, mais personne ne lui a expliqué cette affaire, ni le directeur général ni le secrétaire général du ministère, ni même le rédacteur en chef… Tous ont refusé de répondre à leur patron direct.

Un sandwich fait l’affaire

La scène se passe à Fès où presque tous les membres du gouvernement sont convoqués pour une réunion de travail présidée par Abderrahman Youssoufi. Au moment du déjeuner, plusieurs ministres se dirigent vers le restaurant de l’hôtel qui abrite la réunion. Les responsables du restaurant leur interdisent l’accès parce que Driss Basri n’est pas encore là. Et ils leur font comprendre que c’est lui qui a donné des directives dans ce sens. Youssoufi n’en fait pas une histoire. Il se dirige au snack de l’hôtel et commande un simple sandwich qu’il paie de sa poche. Quelques-uns de ses ministres font de même face à des clients qui n’en reviennent pas. Confus, les responsables de l’hôtel se confondent en excuses et demandent aux membres du gouvernement de rejoindre le restaurant. Mais il est trop tard. «  C’est bon, les sandwichs ont fait l’affaire et nous sommes rassasiés  », répond Youssoufi, qui a l’habitude de partager le menu des salariés à la cantine du siège de la presse du parti à Casablanca.

Pot de départ pour Basri

Au mois de novembre 1999, Mohammed VI se débarrasse d’un lourd fardeau nommé Driss Basri. La nouvelle surprend les Marocains : un jeune roi au début de son règne met sur la touche un ministre qui a étouffé le peuple durant des décennies. Ce jour-là, Youssoufi assiste en France au Conseil de l’internationale socialiste, accompagné de Mohamed Elyazghi et Mohamed Lahababi. Une fois mis au courant, il écourte sa visite et rentre immédiatement au Maroc, laissant ses accompagnateurs sur place. Et malgré son conflit avec Basri, le Premier ministre a la réaction d’un grand homme d’Etat, qui sait agir quand il faut, au-delà des restrictions de l’affiliation à un parti politique. Il tient ainsi à organiser une cérémonie de thé en guise de pot de départ à Basri. La cérémonie n’est pas « honorifique », mais juste un thé « symbolique » auquel n’assistent pas tous les ministres.

Cette réception vaut à Youssoufi un sit-in devant sa résidence pour protester contre l’honneur fait à un bourreau. Mais des années aprèscette froide nuit de novembre, nombreux sont ceux parmi les participants à ce sit-in qui s’excuseront des attaques assénées à Youssoufi.

Basri, de son côté, après avoir été chassé du paradis du pouvoir, devient un exilé sans papiers en France. Avant sa mort, il enregistre une émission exclusive avec Al Jazeera où il déclare au sujet de Youssoufi  : « Hélas, c’est un des derniers vrais leaders socialistes  ».  

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