Internet. Souriez, vous êtes censuré !

Suite à la fermeture du journal électronique Lakome, plusieurs autres sites ont également été bloqués. Des dommages collatéraux qui révèlent une censure inquiétante.

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C’est la première fois dans l’histoire d’Internet au Maroc que la censure d’un site d’information prend une telle ampleur. L’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT) a procédé, le 17 octobre dernier, au blocage du site d’information Lakome.com. Concrètement, elle a ordonné aux fournisseurs d’accès Internet (Maroc Telecom, Méditel et Inwi) de couper l’accès au site suite à une requête de l’avocat de Ali Anouzla. Le hic : Anouzla n’est pas propriétaire du nom de domaine (lakome.com est la propriété d’une société d’hébergement) ni même actionnaire de Lakome Media, se présentant comme la société éditrice de la publication électronique. Sur quelle base légale s’est alors appuyée l’ANRT pour donner suite à la requête d’Anouzla ? On ne le saura probablement jamais… Ni l’agence, ni les opérateurs n’ont souhaité communiquer à ce sujet.

Blocage en chaîne

Quoi qu’il en soit, les deux interfaces, arabophone et francophone de Lakome, sont alors devenues inaccessibles depuis le 17 octobre. Le blocage n’a concerné néanmoins que les internautes marocains puisque Lakome est resté consultable en dehors du royaume. Cela fait le buzz sur les réseaux sociaux : des internautes avertis proposent des solutions pratiques pour contourner la censure, tandis que d’autres sites se sont carrément proposés d’héberger les articles des journalistes de Lakome. Chez les geeks, on appelle ça l’effet Streisand : quand on censure ou on interdit, on produit l’effet inverse. L’équipe de Lakome a ainsi créé un nouveau domaine, lakome.info, qui n’a pas tardé lui aussi à tomber sous le coup de la censure. De son côté, le site Reflets.info, spécialisé en sécurité informatique – qui avait révélé par le passé les méthodes de censure vendues par la France aux régimes libyen et syrien –, a alors hébergé une copie de Lakome dans un sous-domaine. Mais une fois de plus, la censure a frappé le site, qui reste à ce jour inaccessible depuis le réseau Internet marocain. Et la liste des sites interdits s’est curieusement allongée durant cette période, au point que même Instagram (application mobile de partage de photos) est restée inaccessible pendant deux jours. “On est passé d’un site fermé à plusieurs sites inaccessibles. On est clairement face à une censure illégale, arbitraire et très inquiétante”, s’alarme Marouane Harmach, consultant en nouvelles technologies.

Censure high-tech

En plus des blocages en chaîne qui ont frappé les adresses IP marocaines, l’arrêt du site de Lakome a confirmé le recours par les autorités du royaume à des outils de censure à la pointe de la technologie. Defensive Lab, l’hébergeur qui sécurise les données du journal électronique, a réalisé un rapport (dont TelQuel s’est procuré une copie) révélant que trois méthodes ont été employées pour interdire l’accès à Lakome, notamment la Deep packet inspection (DPI). Avec ce procédé, “le fournisseur d’accès interfère dans les requêtes et renvoie au client (l’utilisateur) une réponse de déconnexion comme si elle venait du site Internet lui-même”, nous explique le document de Defensive Lab. L’utilisation de cette technologie apporte du grain à moudre aux accusations de sites spécialisés dans la sécurité informatique (Reflets.info et Owni.fr) selon lesquels le Maroc s’est procuré, en 2012, une solution de traque informatique des opposants, commercialisée par la compagnie française Amesys. Baptisée Eagle ou Popcorn, celle-ci se base sur la méthode DPI qu’un responsable de Defensive Lab qualifie comme “un système mis au service des républiques bananières et des dictatures, notamment la Libye et la Tunisie pendant les soulèvements populaires, mais aussi déployé en Iran”. Une preuve s’il en fallait une que notre régime est loin d’être vraiment serein…

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