Féminisme. Le réveil des sœurs

Ces dernières années, de plus en plus de femmes musulmanes donnent de la voix pour réclamer plus de droits et proposer une vision neuve de l’islam au féminin.  Zoom sur un mouvement féministe aussi surprenant qu’avant-gardiste.

Sous une couverture rouge, une maison d’édition française, La Fabrique, a publié un livre au titre percutant : Féminismes islamiques. Zahra Ali, Franco-iranienne de 26 printemps, s’attelle à une thèse sur le mouvement des femmes en Irak depuis 2003. C’est elle qui a coordonné la publication de ce recueil de textes signés par des femmes de Malaisie, d’Iran, du Pakistan ou encore du Maroc. L’ouvrage, ouvert sur une traditionnelle basmala (incantation), est d’ores et déjà une référence en français sur le sujet. Il pourrait sonner comme le bilan de deux décennies de réflexions menées sous l’étiquette “féminisme islamique”, mais reste un point de départ car le chantier intellectuel demeure ouvert et la lutte est en cours plus que jamais.

 

Musulmanes “libérées”

Dans les années 1990, l’expression “féminisme islamique” fait son apparition en différents points du globe et dans différents contextes. En 1992, Shahla Sherkat, Iranienne qui a pris part à la révolution de 1979, publie le premier numéro d’une revue féministe, Zanan (Femmes en persan), aujourd’hui interdite de parution. Une Saoudienne, Mai Yamani, publie en 1996 un ouvrage, Feminism and Islam (Féminisme et Islam), qui fera date. En Turquie, des universitaires croient détecter un nouveau féminisme qui se nourrit de la foi, tandis qu’en Occident, des militantes s’affranchissent du féminisme laïc pour revendiquer conjointement leurs droits de femmes et de musulmanes d’origine étrangère. La Marocaine Fatima Mernissi entame de son côté un travail de relecture et de critique des textes sacrés et profanes. Décidées à obtenir une égalité totale sans se départir de leur foi, de nombreuses musulmanes, à qui le discours islamique traditionnel ne suffit plus, viennent d’ouvrir une nouvelle brèche dans l’édifice du patriarcat religieux.

A en croire les tenantes du mouvement féministe islamique, les musulmanes voient deux adversaires se dresser sur le chemin de leur émancipation. D’un côté, un islam conservateur qui bloque l’accès du savoir religieux aux femmes et entrave la réalisation de l’égalité prescrite par le Coran. De l’autre, ce qu’elles appellent “le féminisme colonial” qui, né au Nord et mâtiné d’orientalisme, prétend dicter aux femmes du Sud les manières et le cadre de leur émancipation, arguant qu’il est impossible d’être soumise à Dieu et en même temps libérée du pouvoir des hommes. “Deux discours essentialistes qui, ironiquement, se rejoignent et partagent la même définition de l’islam et la même définition du féminisme”, s’amuse Zahra Ali.

 

Discours avant-gardiste

En installant leur discours et leur pensée dans le champ religieux, les féministes musulmanes désertent le classique discours occidental et s’attaquent à ce fait, ainsi résumé par l’universitaire marocaine Asma Lamrabet dans Féminismes islamiques : “Les musulmanes acceptent des discriminations supposées être érigées par Dieu alors qu’il s’agit de simples interprétations humaines devenues sacrées avec le temps”. Le chantier est d’ampleur. Il s’agit, sur le plan théorique, de réviser le fiqh (le droit islamique), de pratiquer l’ijtihad (l’effort intellectuel), de différencier les versets à portée universelle et ceux dont la portée n’est que conjoncturelle, de distinguer le Coran de son application terrestre. Des pratiques qui mènent Zahra Ali et ses consœurs à des conclusions radicales. Ainsi, la militante syrienne Hanane Al Laham, exégète, qui fut enseignante en Arabie Saoudite, en appelle à l’ijtihad pour régler la délicate question de l’héritage. Conclusion de l’exercice : le cadre dans lequel a été pensée la répartition de l’héritage en islam n’est plus conforme à notre époque. Il doit donc être changé pour instaurer un héritage égalitaire.

 

Des femmes d’influence

Les contours du mouvement sont encore flous et, en son sein, les voix ne s’accordent pas systématiquement : preuve en est, le pluriel de rigueur pour l’ouvrage de Zahra Ali.

Il n’y a pas de charte ni de membres affiliés ou de revendications hiérarchisées pour cette vaste entreprise, mais plutôt des textes, des discussions et des luttes parfois dénuées de toute médiatisation, et participant, selon les féministes musulmanes, d’une même dynamique. Comme le concède Zahra Ali, le féminisme islamique s’assimile en partie à un effort de productions académiques. Mais les chercheuses et universitaires travaillant sur ce thème ne restent pas enfermées dans leurs tours d’ivoire et animent de nombreuses rencontres, comme l’Egyptienne Oumaïma Abou Bakr, professeur d’université au Caire, qui a organisé en mars  2012 une importante réunion internationale sur le thème “Féminisme et perspective islamique”. De ces rencontres naissent des parutions ainsi que des sites Internet dans différentes langues, plus accessibles que les obscurs travaux universitaires en langue anglaise ou arabe. Le panorama ne serait pas complet sans y ajouter différentes structures qui s’emploient à la défense des droits des femmes, à l’instar du réseau “Femmes sous lois musulmanes”, ou de la très active association malaisienne “Sisters in Islam”, qui défie depuis une vingtaine d’années la classe politique conservatrice. Et toutes ces militantes et chercheuses guettent de manière assidue, quand elles n’y participent pas, les lames de fond qui frappent les sociétés musulmanes. Ainsi, l’intellectuelle iranienne Ziba Mir Hosseini, cofondatrice du groupe international Musawah, visant à l’égalité dans la famille musulmane, explique, dans Féminismes islamiques, comment elle a assisté dans des tribunaux iraniens à nombre de révoltes spontanées de femmes exigeant plus de considération. Zahra Ali, vivant entre Londres et Paris, observe de son côté des changements dans l’engagement des jeunes femmes au sein des associations communautaires et religieuses en Occident. Les exemples de révoltes de musulmanes sont légion ces deux dernières décennies, au Yémen, en Indonésie, au Pakistan… Nouvelle pensée internationale accompagnant cette colère transnationale, le féminisme islamique semble avoir de beaux jours devant lui.

 

Polémique. Un féminisme controversé

Le cas Maroc fait couler beaucoup d’encre dans les milieux débattant du féminisme islamique. La très médiatique Nadia Yassine en premier lieu. Si pour certaines elle fait partie intégrante du paysage féministe, pour la plupart, elle porte haut le discours de la complémentarité des sexes, mais en aucun cas ne plaide pour l’égalité.

La Moudawana et les mourchidate sont une autre source de controverse. La plupart des féministes islamiques, jalouses de leur indépendance, refusent de se voir associer

à une politique d’Etat. Selon elles, la Moudawana n’a pas enterré le débat sur l’égalité. Quant aux mourchidate, quelques-unes des féministes musulmanes ont des vues très tranchées : il s’agirait d’une institutionnalisation a minima du féminisme islamique, une opération pensée pour doubler les tenantes d’une égalité totale, d’autant que les mourchidate seraient formées de manière sommaire et n’ont aucun droit de pratiquer l’ijtihad, réservé aux hommes. Une inégalité dont découlent beaucoup d’autres pour les féministes islamiques.

 

article suivant

L’état d’urgence prolongé jusqu’au 10 août