Reportage exclusif. Au cœur du Jihad malien

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Comment les islamistes se sont imposés comme les nouveaux maîtres du Nord-Mali ? Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Décryptage.

 

Léré est un minuscule point ocre perdu dans l’immensité du désert malien. Un amas de cubes de banco et de huttes en paille où quelques centaines de familles touarègues tentent de survivre sous le soleil cuisant du Sahara. Dans la guerre fratricide que se livrent les groupes armés dans le nord du mali, Léré est une place stratégique. A 300 kilomètres à l’ouest de Tombouctou, le village est à seulement une soixantaine de kilomètres de la frontière mauritanienne, une des principales voies d’approvisionnement du Nord-Mali, coupé du reste du pays depuis le printemps dernier par une double rébellion touarègue et islamiste.

Fin novembre, le village était encore contrôlé par les hommes du Mouvement national de libération de l’Azawad

(MNLA), les nationalistes touaregs qui ont autoproclamé l’indépendance du septentrion malien en avril dernier. Mais le MNLA en a été chassé, perdant ainsi la dernière localité importante qu’il contrôlait depuis son entrée, à partir de fin mars, en conflit ouvert avec les groupes islamistes, pourtant ses alliés au début de la rébellion. Comment en est-on arrivé là ? Comment le MNLA a-t-il été supplanté par les islamistes ? Pour comprendre, il faut revenir deux ans en arrière.

Début 2011, le monde arabe est secoué par des révoltes sans précédent dont certaines ont abouti à la chute de régimes réputés alors indéboulonnables. Parmi eux, celui du libyen Mouammar Kadhafi, dont le pays et l’armée abritaient des milliers de Touaregs originaires du Nord–Mali. A la chute du guide libyen en août 2011, les dépôts d’armes dans le sud libyen sont pillés. Des jihadistes maliens et africains proches de certaines franges des insurgés libyens en profitent pour mettre la main sur une grande partie de ces armes. Au même moment, des centaines de Touaregs incorporés dans l’armée de Kadhafi font de même et rentrent chez eux. Ils ramènent d’importantes quantités d’armes lourdes et individuelles, de véhicules et de munitions. Ces Touaregs se greffent sur des groupes d’activistes qui s’employaient, depuis quelque temps, à fédérer les différentes communautés pour obtenir l’autodétermination de la région. Ensemble, ils créent en octobre le MNLA, qui annonce très vite son intention de passer à l’action. Comme lors des rébellions précédentes, notamment en 1990 et 2006, c’est la garnison de Menaka, à 100 kilomètres de la frontière nigérienne, qui subit la première attaque. Tessalit, Aghelhoc, Kidal, Tombouctou et Gao suivent. Une à une, ces villes sont arrachées à l’armée malienne qui se replie dans le sud du pays. Le MNLA autoproclame l’indépendance de la région le 1er avril sous le nom de “l’Etat de L’Azawad”, appellation historique de la région par les populations locales touarègues et arabes. Cette proclamation et l’activisme déployé par certains dirigeants du MNLA ont vite fait croire que les nationalistes touaregs étaient le principal groupe rebelle dans le nord du Mali. Mais quand ces derniers sont contraints, fin mars, de quitter la ville de Tombouctou, puis début juin celle de Gao, dont ils voulaient faire leur capitale, il apparaît déjà clair que les islamistes sont de loin les plus forts sur le terrain. La prise de Léré, fin novembre, par ces derniers n’est donc pas une surprise. Mais qui sont ces islamistes ? Trois groupes sont présents dans le Nord-Mali : Ansar Dine, le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) et Al Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi).

 

Les nouveaux maîtres

Ansar Dine (Partisans de la religion, en arabe) est un mouvement typiquement malien. Basé dans la région de Tombouctou et celle de Kidal, non loin des frontières nigérienne et algérienne, il est dirigé par Iyad Ag Ghaly, Touareg du puissant clan des Ifoghas, héros de la rébellion des années 1990, devenu conseiller influent de la présidence malienne, avant de se convertir à l’islam salafiste. Une conversion qui fait de lui, à ce jour, un des meilleurs médiateurs en matière de libération des otages occidentaux. Ansar Dine est opposé à toute partition du Mali, mais prône comme principal objectif l’application stricte de la Charia dans tout le pays. En plus de la communauté touarègue, ce groupe recrute beaucoup au sein des Arabes, mais aussi des groupes noirs comme les Peuls, les Sonrais et les Bambaras.

Le Mujao est, lui, essentiellement basé dans la région de Gao et les localités proches de la frontière nigérienne, dont il a chassé le MNLA. Ce groupe est né d’une scission au sein d’Aqmi. Au départ composé essentiellement d’Arabes maliens et mauritaniens, il compte dans ses rangs toutes sortes de nationalités, surtout ouest-africaines et maghrébines. Les Marocains y sont nombreux. La présence en son sein de nombreux noirs maliens lui donnent un ancrage local. Le Mujao s’est fait remarquer notamment par l’enlèvement spectaculaire de trois humanitaires européens à Tindouf, puis par des attentats-suicides en Algérie. Aujourd’hui, le groupe détient plusieurs otages étrangers et prône le jihad et l’application stricte de la Charia. Officiellement, le Mujao est aux mains d’Hamada Ould Mohamed Kheirou, un érudit salafiste mauritanien recherché par Nouakchott. Mais le célèbre chef jihadiste algérien, Mokhtar Belmokhtar, récemment retiré d’Aqmi, y jouerait un rôle influent.

Quant à Aqmi, c’est le plus ancien groupe islamiste installé dans la région. La cellule africaine d’Al Qaïda est née en 2007, des cendres du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), un mouvement d’origine algérienne. Aqmi détient aujourd’hui 11 otages européens, dont six Français. La libération de certains otages a permis à Aqmi d’accumuler un important trésor de guerre dont il use aujourd’hui pour financer ses activités jihadistes. Ses membres ont infiltré le Nord-Mali depuis une décennie, où ils se sont organisés en Katibas (commandos) qui se divisent le territoire. Aqmi est dirigé depuis octobre 2012 par l’Algérien Yahya Aboul Hammam, de son vrai nom Djamel Okacha, qui a remplacé son compatriote Nabil Makhloufi Sahraoui, mort dans un accident de la route près de Gao. Il est secondé par son compatriote Khadir Mahmoud, alias Abdelhamid Abou Zeid, considéré comme “le doyen des jihadistes” du désert. Aqmi compte parmi ses rangs plusieurs nationalités, ce dont TelQuel est aujourd’hui en mesure d’attester, après avoir rencontré quelques-uns parmi eux dont des Marocains, mais aussi des Français comme ce Gilles Le Gwenn, alias Abdeljelil, un quinquagénaire breton marié à une Marocaine de Tanger, qui, kalachnikov en bandoulière, se promène souvent dans la région de Tombouctou.

 

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Charia. Fusillé “Au nom d’Allah” :  à Tombouctou, la Charia s’applique à tous, y compris aux “Soldats d’Allah”. Reportage.

Sur la place du marché de Tombouctou, des porteurs bousculent des passants. Des vendeuses de légumes marchandent avec des clients. Des bouchers exposent leur viande sur des étals envahis par les mouches. Dans les rues, des motos cèdent le passage aux camions, tandis que des gamins, pieds nus, tapent dans un ballon de fortune. Soudain, un convoi de véhicules surmontés d’armes lourdes traverse la place pour disparaître en direction de la sortie orientale de la ville. Le convoi s’arrête pour encercler une vaste cuvette de sable mou, grande comme deux ou trois terrains de foot. En quelques minutes, une foule immense envahit la place, puis une voix relayée par un haut-parleur s’adresse au public. “C’est la Charia, c’est la loi d’Allah”, répète plusieurs fois l’homme au micro. Encadré par trois ou quatre gardes, un homme au teint clair, au crâne dégarni et à la barbe fournie, sort d’un tout-terrain qui vient d’arriver au milieu de la cuvette. C’est Moussa Ag Mohamed, un éleveur touareg de 40 ans originaire de Goundam, petite ville située à 90 km au sud-ouest de Tombouctou. Ce père de quatre enfants est le premier condamné à mort dans le cadre de l’application de la Charia par le mouvement Ansar Dine, un des groupes jihadistes qui contrôlent le nord du Mali. Aidé par ses gardes, Moussa, pieds et mains liés, avance en titubant. On lui ôte ses liens. Le temps d’une dernière prière, d’une dernière larme aussi. L’homme se met à genoux. Venue du dos, une balle lui perce le cœur, traverse le torse, puis meurt dans le sable, juste devant ses yeux. De puissants “Allah Akbar” retentissent, tandis qu’un filet de sang coule lentement sur sa poitrine. Moussa se couche, se relève, se recouche, murmure quelques mots. On devine qu’il demande à être achevé. Une seconde balle le jette définitivement sur le sable tiède. Jugé par un tribunal islamique, il venait d’être reconnu coupable du meurtre d’un pêcheur noir de la communauté des Bozos, suite à un incident provoqué par ses vaches, qui avaient abîmé les filets de sa victime. Selon les préceptes de la Charia, Moussa, lui-même membre d’Ansar Dine, n’avait aucune chance de sauver sa tête : la famille de la victime ne lui a pas accordé son pardon, ni accepté les 30 millions de francs CFA

(45 000 euros environ) que ses proches ont proposé en guise de Diya, c’est-à-dire le prix du sang prévu par la Charia. “Il a tué mon fils, il doit être tué”, confie sèchement la mère du pêcheur, voilée dans un boubou aux couleurs vives et contemplant le corps immobile du Touareg. Voulait-elle se rassurer qu’il était bien mort ? Sans doute. Au Mali, comme dans la plupart des pays du pourtour du Sahara, le sceau de la méfiance est le marqueur principal des rapports entre sédentaires noirs et nomades “teint clair” ou “peau rouge”, c’est-à-dire Touaregs et Arabes. Et ces derniers étant dominants au sein des groupes islamistes qui contrôlent le nord du pays, leurs actes sont souvent perçus avec suspicion parmi les populations noires. Plusieurs jours après la mise à mort du berger touareg, dans certains milieux noirs de la ville, on mettait encore en doute son exécution. “Il n’a pas bougé quand ils ont tiré la première balle, puis il s’est relevé. C’est quand même bizarre”, s’étonnait, par exemple, derrière son comptoir, Baba, un commerçant songhaï, la principale ethnie noire du nord du Mali. “Vous avez été à son enterrement ?”, demandait Yahya, un lycéen, installé au “grain”, ce petit coin de rue où les jeunes Maliens aiment se retrouver entre amis. “La Charia s’applique à tout le monde, noirs ou blancs, y compris nos propres combattants”, explique le Sanda Ould Bouamama, le porte-parole d’Ansar Dine, faisant allusion à la “filiation” islamiste du Touareg exécuté.

Selon la tradition musulmane, c’est sa famille qui devait l’enterrer. Mais celle-ci n’a pas souhaité le faire. Restée à Goundam, elle n’avait pas assisté à son procès. Moussa a donc été enterré par les islamistes eux-mêmes. C’était le lendemain de son exécution. Tôt le matin, à l’aube, juste après la première prière du jour, sa dépouille, drapée dans un linceul blanc, avait été amenée dans une mosquée de la ville pour la traditionnelle Salat Al Janaza, la Prière du Mort. Des dizaines de croyants étaient présents. Tous ou presque étaient des jihadistes. “C’était trop fort”, dit Al Mouataz Billah, un combattant islamiste revenant du cimetière. “C’était trop dur”, ajoute Abou Jendel, son compagnon. “Je n’ai presque pas dormi de la nuit”, complète un autre. Entre yeux embrumés et voix enrouées, le trio avoue qu’il aurait bien souhaité voir le Touareg épargné. Et si l’un d’entre eux avait été désigné au peloton d’exécution ? Auraient-ils désobéi aux ordres ? Certainement pas. “La Charia est une obligation divine et elle s’impose à tout musulman. C’est une fierté pour tout croyant sincère de participer à son application”, explique l’imam Daouda Cissé, membre du tribunal islamique qui a prononcé la condamnation du berger touareg. Lui aussi dit qu’il aurait bien voulu voir Moussa sauvé. “Même s’il prévoit la peine de mort, l’islam recommande aussi le pardon. Mais la famille de la victime a refusé de pardonner. Et c’était son droit. Ce n’est donc pas nous qui avons décidé de tuer cet homme. C’est Dieu qui nous l’a imposé et les ordres de Dieu ne se discutent pas”, dit le religieux.

 

 

Au tribunal islamique. Une bière vaut entre 40 et 80 coups de fouet !

 

A Gao, toutes les semaines, le tribunal islamique juge les contrevenants à la Charia.

Chronique d’un procès de buveurs de bière.

Ses yeux encore trop rouges ne l’aident pas beaucoup à dissimuler ses habitudes acquises quand la Charia n’était pas encore là. Le jeune homme a donc vite tapé dans l’œil des juges quand, ce matin-là, ses deux amis et lui comparaissaient devant le tribunal islamique de la ville de Gao. Ils avaient été arrêtés en possession de quelques bières, de cigarettes et d’un peu d’herbe. “Mais on le connaît, celui-là ?”, demande le président, Cheikh Hammada Ould Mohamed Khayrou, un jihadiste mauritanien ancien d’Aqmi, aujourd’hui chef de sa filiale du Mujao. “C’est la deuxième fois qu’on l’arrête”, répond Ali Touré, le directeur de la police, qui siège à la même table. “80 coups de fouet”, suggère le président. Un magistrat prend note et le jeune homme rejoint les autres prévenus, assis au fond de la salle, juste derrière le public. Arrive un de ses amis. Lui est moins défoncé et croit pouvoir arracher au tribunal une peine moins lourde. Il dit qu’il n’a pas pris de drogue, ni bu, mais juste levé une canette jusqu’aux lèvres avant d’être arrêté. “Mais tu avais déjà bu ?” l’interroge le président. “Oui”, admet le prévenu. “80 aussi !” dit le magistrat.

Le troisième membre du groupe s’installe à son tour. Il jure que c’est la première fois qu’il boit… mais promet que c’est la dernière fois. Le président consulte les autres membres de la cour. Tous semblent le croire. Verdict : 40 coups seulement. “La Charia est un code très précis. Un novice n’est pas comme un récidiviste”, confie le juge jihadiste, justifiant cette différence de peines entre les trois amis. “C’est comme dans le cas des relations sexuelles hors mariage. Si c’est la première fois que la personne commet un tel fait, la peine est de 100 coups de fouet seulement. En cas de récidive, on fait comme à Agelhok”. Situé dans la partie nord du désert malien, Agelhok est un village touareg où les islamistes avaient découvert un couple qui avait conçu plusieurs enfants sans avoir été marié. Jugés sur la base de la Charia, l’homme et sa compagne ont été enterrés jusqu’au cou, puis lapidés à coups de pierres. Tous deux sont morts.

 

 

Intervention militaire. L’ONU hésite…

Attendue depuis neuf mois, la résolution que vient de voter l’ONU, fin décembre, autorisant le déploiement d’une force internationale au Mali, est très en deça des attentes de pays partisans d’une intervention militaire contre les groupes armés qui contrôlent le nord du pays. Ce texte laborieusement concocté par la France, soutenue par des pays africains, et qui donne le feu vert au “déploiement au Mali, pour une durée initiale d’un an, de la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA)”, se limite, dans l’immédiat, à une mission de reconstruction de l’armée malienne et d’entraînement des troupes africaines chargées de l’épauler pour la reconquête du nord du pays. Cette timidité du texte onusien résulte des réticences des Etats-Unis et du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon. Ces derniers mettent en cause la situation toujours instable à Bamako, la capitale, et doutent de la viabilité du projet d’opération concocté par la Cédéao, l’organisation régionale ouest-africaine chargée d’aider l’armée malienne. Sauf miracle, la reconquête militaire du Nord-Mali n’est donc pas pour demain. Selon plusieurs experts, elle ne pourra pas être engagée avant septembre 2013.

 

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Patricia Buisson, spécialiste de la "politique de prix", en renfort chez Total Maroc

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