Enquête. Mais qui a tué le garde du corps du roi ?

 

Le mystère plane toujours sur le meurtre du commissaire principal Souleïm Abdellah Saïdi, l’un des gardes du corps de Mohammed VI. Blessé par balles, un de ses deux assaillants tarde à livrer tous les secrets de la nuit du drame. Le deuxième serait toujours en cavale. Récit. 

Un fait sans précédent dans l’histoire contemporaine du Maroc. Samedi 9 juillet, l’agence officielle MAP annonce la blessure, la nuit de vendredi, par balles du commissaire Abdellah Saïdi qui, à son tour, a blessé un des agresseurs lors d’une tentative de cambriolage. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Mais la MAP tait un élément capital. Le commissaire Saïdi n’est pas n’importe quel cadre de la Sûreté nationale comme il en existe des centaines à Rabat : il était l’un des gardes du corps de Mohammed VI. Il n’est pas du premier cercle des “Men in black” du roi comme Aziz Jaïdi et Khalid Fikri, mais tout de même un gradé qui s’est fait une place au soleil dans le très select service de la sécurité royale. Au point de se voir confier, excusez du peu, la mission d’escorter Lalla Salma lors du festival Mawazine, édition 2010, mais aussi le roi d’Arabie Saoudite lors de son séjour de convalescence à Mazagan ou encore le président Sarkozy lors de ses divers déplacements dans le royaume. 

Coups de feu au quartier Hassan 
Selon la version officielle, rendue publique par la DGSN, Souleim Abdellah Saïdi se trouvait chez lui la nuit du drame pour se reposer. “Il s’est excusé auprès de quelques amis pour rentrer vers le coup de 21h”, explique une source sécuritaire. A 23h, il est surpris par deux intrus que la police présente comme des cambrioleurs. Ils sont armés. Le commissaire Saïdi fait usage de son arme et blesse un de ses deux assaillants. Dans la foulée, il est lui-même blessé par balles. Le deuxième cambrioleur présumé quitte précipitamment les lieux. Notre commissaire arrive quand même à appeler un de ses collègues. La “cavalerie” (toutes catégories de police confondues) et les secours débarquent sur place. Un remue-ménage inhabituel pour les habitants de la rue Ahmed Loukili (rue Asfi pour les R’batis) qui jouxte le siège central de la CDG, à un jet de pierre de celui de la SNRT et à quelques centaines de mètres de la préfecture de police de Rabat. 
A la suite de l’agression, Abdellah Saïdi est transféré au CHU Avicenne en même temps que son agresseur blessé. L’étage où les deux hommes sont hospitalisés est sous bonne garde. La presse est interdite d’accès et les visites sont distillées au compte-gouttes. Le Palais et la hiérarchie de la DGSN s’en mêlent et demandent d’entourer Saïdi de toute l’attention possible. Mais aussi son agresseur, dont le témoignage est la clé de toute l’affaire. Trois jours plus tard, et malgré trois interventions chirurgicales menées par la crème des spécialistes du CHU de Rabat, notre garde du corps rend l’âme. Le lendemain, ses funérailles ont lieu au cimetière Achouhada à Rabat alors qu’une cérémonie religieuse en sa mémoire a été célébrée chez sa famille à Témara. “Le Palais a décidé de tout prendre en charge au regard des services rendus par le défunt”, nous confie une source sécuritaire. Derrière son cercueil, ont marché des centaines de 
personnes, hauts gradés de la police, mais aussi beaucoup d’amis. Des artistes aussi ont pleuré sur la tombe de Saïdi pour un irréversible adieu. 

Superflic… et super-artiste
“Je l’ai côtoyé plusieurs mois au café du Théâtre Mohammed V et je ne l’ai jamais soupçonné d’appartenir au corps de la police. Je le prenais plutôt pour un acteur”, témoigne un journaliste de Rabat. Humble et accueillant, Abdellah Saïdi, contrairement à beaucoup de ses collègues, ne mettait jamais en avant la nature de son métier. Ni à Rabat, ni à Safi, la ville de son enfance. Avec ses amis, dont beaucoup d’acteurs et actrices (il était très lié à des membres de la troupe féminine Takoon composée, entre autres, de Samia Akariou, Latifa Ahrrare, Saâdia Ladib et Saâdia Azgoune), il préférait parler de théâtre, de poésie arabe classique, de musique gnaouie, de Nass El Ghiwane. Lui, il a été sur les planches pendant sa jeunesse avec une troupe de théâtre amateur à Safi, la ville avec laquelle il n’a jamais rompu. Né à Marrakech en 1963, sa famille s’installe à Safi, puis à Agadir. Après le décès de son père en 1979, il revient à Safi où il obtient son bac avant de remettre le cap sur la ville ocre pour une licence en droit privé. “Il n’a pas trop changé depuis sa jeunesse et il garde toujours le même sens de la blague”, affirme un de ses proches. 
Au quartier Hassan et dans le centre de Rabat, qu’il fréquentait beaucoup, il n’était pas surprenant d’entendre Abdellah Saïdi taquiner ses amis en amazigh ou dans un hassani presque parfaits. “Descendant de la Zaouïa Regraguiya (Essaouira), il a aussi gardé cette empreinte de spiritualité et de droiture”, se souvient un journaliste qui l’a côtoyé pendant longtemps. Sa droiture l’aurait d’ailleurs beaucoup servi pour une carrière d’officier sans encombres, début des années 1990 à Tétouan, une ville où des dizaines de ses semblables ont payé le prix fort pour leurs accointances avec les trafiquants de drogue. En 1996, c’est le tournant de sa carrière. Promu commissaire, il finit par attirer l’attention de Lhaj Mohamed Mediouri, ancien patron de la sécurité royale, qui avait la main haute en matière de recrutement des bodyguards de Sa Majesté. Sa carrure et ses états de service plaident pour lui. D’ailleurs, Abdellah Saïdi était l’un des rares gardes du corps à ne jamais avoir été sanctionné lors des longues années passées au service du roi, de sa famille et de ses invités. Et s’il a accompagné Mohammed VI quand il était prince héritier, il a été de ceux qui ont été épargnés par les multiples purges opérées par le roi dans les rangs de son service de sécurité rapprochée. Quand il n’était pas de service, notre garde du corps partageait son temps entre ses amis et sa famille (sa maman, deux soeurs et un frère) dont il était le principal soutien, lui-même ne s’est jamais marié. à Safi et à Rabat, racontent ceux qui l’ont connu, Abdellah Saïdi avait toujours le bon mot pour ses interlocuteurs et une petite poignée de dirhams pour les mendiants et autres marchands ambulants qui gravitent autour des cafés de la capitale. 

Un meurtre et des scenarii 
Quelles sont alors les circonstances exactes de l’attaque qui a coûté la vie à Abdellah Saïdi ? A la DGSN, on s’en tient toujours à la version officielle. Soit un cambriolage qui aurait mal tourné, avec une fin digne d’un thriller où l’agresseur et la victime se neutralisent mutuellement. 
D’autres versions des faits circulent au sujet de cette affaire qui n’a pas encore livré tous ses secrets. La première est celle de trois amis (Saïdi, donc, en plus d’un ancien soldat et un militaire toujours en fonction) qui se retrouvent le soir où les choses tournent au vinaigre, pour des raisons strictement personnelles. A l’appui de cette thèse, on cite le fait que les deux sœurs du commissaire (dont une qui habitait chez lui) avaient quitté le domicile de la rue Asfi en début de soirée. 
L’autre thèse avancée par certaines sources parle de règlement de comptes avec des trafiquants de drogue du nord. De son vivant et quand il était en poste à Tétouan, Abdellah Saïdi avait aidé au démantèlement de plusieurs réseaux, envoyant plusieurs barons derrière les barreaux. 
Et puis il y a la rue r’batie, le téléphone arabe, qui y va de sa petite note et de rumeurs les plus folles : histoires où se mêlent femmes, vengeance… 
Qu’en est-il alors de l’enquête ? Aux dernières nouvelles, la Police judiciaire de Rabat a été dessaisie de l’affaire, qui est actuellement instruite par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). En milieu de semaine, les hommes de Abdelhak Khayyam, patron de la brigade, attendaient toujours que le présumé cambrioleur et assassin de Abdellah Saïdi soit “interrogeable”. Selon les premiers éléments de l’enquête qui ont filtré, il s’agit d’un jeune habitant du quartier Akkari à Rabat répondant au surnom d’Al Bidaoui (littéralement le Casablancais). Il serait passé par les rangs de l’armée avant d’en être exclu. Al Bidaoui, selon une personne habitant le même quartier, aurait purgé diverses peines de prison totalisant cinq ans pour vols et agression à main armée. Une source à la DST nous confirme aussi le mandat d’amener lancé contre le présumé complice d’Al Bidaoui dont on sait qu’il serait originaire de Sidi Kacem. Cette deuxième personne, selon plusieurs sources, serait un soldat, voire même un militaire qui aurait fait partie des contingents des gardes déployés autour des palais royaux. L’assassinat de Saïdi, deux semaines après, demeure un grand mystère. 

Affaire Saidi. Les zones d’ombre

• Le commissaire Saïdi et son assaillant ont-ils été blessés par les balles de la même arme ?

• Comment les deux présumés agresseurs ont-ils pu accéder à l’appartement du commissaire sans éveiller le moindre soupçon ?

• Pourquoi la Sûreté nationale (DGSN) s’est-elle empressée d’avancer la piste d’une tentative de cambriolage avant même le démarrage de l’enquête ?

• Les deux présumés “cambrioleurs” savaient-ils que le commissaire Saïdi se trouvait chez lui ?

• Pourquoi la DGSN persiste-t-elle à faire l’embargo sur l’identité du présumé cambrioleur, toujours hospitalisé à Rabat ?

 

• Pourquoi des membres de la famille ont-ils commencé par contester la version officielle avant de changer de discours ?

 

Zoom. Profession : man in black

Les gardes du corps de Mohammed VI sont triés sur le volet. Ils étaient, sous Hassan II, recrutés au sein des effectifs de la police, mais aussi parmi les “terreurs” des arts martiaux qui reçoivent un entraînement aux techniques de la sécurité rapprochée et au maniement des armes. Lhaj Mediouri, très impliqué dans les fédérations sportives, y était pour beaucoup et agissait en dénicheur de “talents”. Mais la tendance a changé depuis la mort de Hassan II… Selon une source à la DGSN, ils sont actuellement près de 100 éléments à constituer ce corps d’élite. Si les plus médiatisés restent Aziz Jaïdi et Khalid Fikri, on retrouve d’autres éléments qui agissent dans la discrétion absolue, entre ceux qui embarquent à bord des véhicules roulant derrière la voiture du roi et ceux qui choisissent de se “disséminer” parmi la foule. Dans tous les cas, des gardes du corps, il en faut aussi pour assurer la sécurité des princes et princesses, en plus des visiteurs étrangers du royaume : présidents, ministres, diplomates… en visite officielle ou privée. Tout ce beau monde est appelé, de temps à autre, à des sessions d’entraînement dans ce qu’on appelle le Camp Delta, un centre sis Route des Zaërs où la formation est assurée par des experts marocains et étrangers (français et américains notamment). Il arrive aussi que nos “Men in black” partent à l’étranger pour des sessions de perfectionnement. Les gardes du corps du roi ont généralement le grade de commissaire, mais aussi de commissaire principal (cas de Fikri, Jaidi et Saidi). Toute cette petite armée est dirigée actuellement par Abderrahim Maâd, au poste depuis trois ans et qui a le grade de contrôleur général. Sur le papier, la direction de la sécurité des palais royaux est l’une des sept directions de la DGSN. Mais elle a toujours bénéficié d’une grande autonomie et dépend directement des services du roi.

 

Sanctions. Quand Sidna châtie ses bodyguards

Il n’est pas rare que le roi, dans un moment de colère, décide de sévir contre l’un de ses gardes du corps. Pour une entrave au protocole ou une erreur impardonnable, comme le fait d’utiliser le téléphone portable au sein des palais. Dans ce cas, la punition consiste énéralement en une sorte d’“assignation à domicile” à l’académie de police à Bouknadel, près de Rabat. Pour une durée que seul le roi peut prolonger ou écourter. “Quand vous êtes puni (par le roi), personne ne peut rien pour vous, mais personne n’ose s’en prendre à vous”, ironise un cadre à la DGSN. La sanction, qui peut s’apparenter parfois à de bienvenues vacances, prend fin sur décision du roi. Pas de papier à signer, ni de procédures à remplir. Le mot du grand patron suffit et l’indélicat reprend ses armes et regagne son poste comme si de rien n’était. Sauf en cas d’erreur vraiment grave. Là, le fautif est écarté du service, tout simplement.

 

Rémunération. Des sous et du prestige
Etre garde du corps du roi, ou faire partie de la direction de la sécurité des palais royaux, donnent-ils des avantages extraordinaires ? Ce n’est pas forcément le cas. “Ils sont alignés sur la grille des salaires du personnel de la DGSN, mais la nature de leur mission leur permet un petit bonus ”, explique ce cadre de la Sûreté nationale. Concrètement, un garde du corps a droit à une prime de déplacement, en plus d’une indemnité de logement (dépassant 5000 DH) et à un véhicule de service. Pour des raisons de sécurité, mais aussi pour le prestige du poste, un bodyguard n’habite pas n’importe où. Il peut prétendre, en outre, à une prime pour ses besoins personnels (tenues et divers accessoires) vu que les fameux costards sont à la charge de leur direction. C’est dire que, avec son salaire mensuel net de 15 500 DH (nouvelle grille instaurée en 2010), un garde du corps avec grade de commissaire principal ne roule pas sur l’or. Même l’actuel patron de la sécurité royale n’a droit qu’à une rétribution mensuelle de 22 000 dirhams. Mais il arrive que les “Men in black” décrochent le jackpot. Les personnalités étrangères (du Golfe en particulier) ont pour habitude de distribuer des gratifications assez conséquentes (dépassant généralement 5000 DH) à tous les membres de l’équipe qui a assuré leur sécurité durant leur visite ou séjour. “Feu Zayed Al Nahyane (Emirats arabes unis) était le plus généreux de tous”, se souvient un gradé de la police à la retraite. Cerise sur le gâteau, ces ikramiyate ou hibate (dons) se font au su du Palais, qui n’y voit pas d’inconvénient.

 

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