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Georges Malbrunot: "Mohammed Ben Salmane joue le jeu du peuple"

Mohammed ben Salmane, le fils du roi d'Arabie saoudite, le 11 avril 2017 à Ryad. Saudi Royal Palace/AFP/Archives
Georges Malbrunot: "Mohammed Ben Salmane joue le jeu du peuple"
novembre 07
18:33 2017
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Depuis le 4 novembre et les purges de princes et dirigeants saoudiens, la région du Moyen-Orient est en ébullition. Interview avec Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro et coauteur de "Nos très chers émirs" avec Christian Chesnot.

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Georges Malbrunot © Wikipedia

Telquel.ma : Suite à la grande purge qui a visé 11 princes, 4 ex-ministres et d'autres acteurs politiques et économiques, et qui a été présentée comme une opération visant à assainir le régime de la corruption, est-on dans une nouvelle ère en Arabie saoudite, ou dans un durcissement de l'exercice du pouvoir de la part du prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) ?

C'est clairement une nouvelle ère qui s'ouvre avec MBS qui a la volonté de punir les princes corrompus et les adversaires potentiels qui auraient pu lui barrer la route vers son objectif, qui est de devenir roi à terme. Cette purge est sans précédent en termes de nombre de dirigeants touchés. C'est un signal très clair pour tous ceux qui ont pu commettre des actes de corruption dans le passé. Mais c'est aussi un pari risqué parce qu'il fait le ménage au sein de la famille Saoud et rompt le consensus qui est la règle d'or: les princes se chamaillent, mais à la fin il y avait toujours un consensus où la transaction financière prime sur le bâton. Maintenant c'est le contraire.

Comme d'autres, vous avez évoqué une "nuit des longs couteaux". Pourquoi cette expression fait-elle sens?  

Faire embastiller Metab Ben Abdallah, fils du roi Abdellah, Al Walid Ben Talal, l'un des premiers hommes d'affaires du pays ou Khalid Al Tuwaijri, ancien chef de la Cour, c'est faire le ménage. C'est inédit et c'est violent. Tous sont aujourd'hui au Ritz Carlton et demain seront dans une prison dorée avec leur passeport confisqué, leurs avions cloués au sol, leurs avoirs personnels gelés... c'est impressionnant. MBS joue le jeu du peuple, les jeunes, qui représentent 60% de la population, les classes moyennes et les femmes contre les princes corrompus, qui se sont gavés sous le règne d'Abdallah.

MBS ne risque-t-il pas alors de se brûler les ailes ?

En effet c'est risqué, car il a mis en prison des princes de premier rang et influents. Leur capacité de riposte est pourtant encore difficile à évaluer. Les personnes arrêtées vont être interrogées. Les griefs qui leur sont reprochés existent probablement, les rapports ont été remis au roi Salmane qui suit la politique de son fils.

Ce n'est pas une purge à l'aveuglette. Il y aura sûrement des négociations avec les émirs les plus éminents, comme l'homme d'affaires Al Walid Ben Talal ou l'ancien ministre des Finances, Ibrahim Al Assaf, un des ex-directeurs d'ARAMCO. MBS est passé à l'action : c'est très novateur, mais aussi risqué.

MBS risque-t-il de se faire prendre sa place par un autre ?

La question est d'abord de savoir s'il y a quelqu'un pour prendre sa place. En deux ans, il a accaparé tous les pouvoirs économiques, la défense, la sécurité. Il a aussi éloigné son cousin du trône. Il a brisé les tabous, mais avec l'aval du père, je pense, afin de construire une nouvelle Arabie.

Il a écarté les opposants et électrons libres comme Walid Ben Ibrahim qui pouvait s'opposer à son ambition de prendre le pouvoir. Sur le plan intérieur, il a de bonnes intentions comme il l'a exprimé lors du "Davos du désert" de la semaine dernière, où il a parlé d'un islam moderne. C'est quand même révolutionnaire, car il remet en cause le pacte formateur ancien de deux siècles entre les Saouds et les Wahabites.

Il a envie de marginaliser le lobby des religieux. À Riyad, il a exprimé ses doutes quant à pouvoir continuer d'écouter ces extrémistes qui se demandent si la musique est halal ou non. C'est une mini révolution, mais il mène beaucoup de combats en même temps.

Que pensez-vous des rumeurs d'abdication du roi Salmane au profit de son fils ?

Je ne pense pas forcément, car le roi suit son fils préféré MBS. Il n'a pas intérêt à ce qu'il abdique sur le court terme, car pour l'instant, il fait ce qu'il veut tant en ayant la couverture d'un roi. On verra dans un ou trois ans, mais en attendant, il se fait plein d'ennemis au sein de la famille à force d'écarter ses rivaux alors qu'il doit pouvoir compter sur des atouts de princes et d'autres pour réussir son pari de faire entrer l'Arabie saoudite dans la modernité.

C'est là que cela devient dangereux de faire une marche forcée. Mais c'est surtout à l'extérieur qu'il a du mal à marquer des points. Il pèche au Yémen et au Qatar par inexpérience et connaît de semi-échecs, dans une guerre où il s'est embourbé et une crise où Doha ne s'est pas incliné. Sur le plan diplomatique comme militaire, l'Arabie saoudite ne s'est jamais démarquée. Ils sont les premiers acheteurs mondiaux d'armes, mais ils les utilisent plutôt mal. MBS a encore beaucoup à prouver.

MBS a également accusé l'Iran "d'agression directe" dans le cadre du conflit au Yémen et d'être derrière un tir de missile de rebelles yéménites intercepté au-dessus de l'aéroport de Riyad. Pourquoi peut-on parler d'une montée des tensions dans la région?

Sur le plan extérieur, MBS est dans une paranoïa anti-iranienne qui est exacerbée par l'accord de 2015 sur le nucléaire, car il voit que l'Iran a patiemment réussi à renforcer ses positions dans le monde arabe, principalement en Irak, en Syrie et au Liban.

MBS est obnubilé par l'Iran qui est un grand pays qui a une jeunesse éduquée avec un potentiel fort. Avec le cheikh Ben Zayed, l'homme fort des Émirats Arabes Unis, il sait aussi qu'il a le soutien de Donald Trump dans cette politique qui lui permet d'aller plus loin. C'est ainsi qu'il a convoqué le Premier ministre libanais, Saad Hariri, afin qu'il pose sa démission estimant qu'il n'est pas assez dur contre le Hezbollah.

Donald Trump a exprimé mardi la "grande confiance" qu'il porte au roi Salmane d'Arabie saoudite et au prince héritier Mohamed Ben Salmane, ajoutant sur Twitter qu'"ils savent exactement ce qu'ils font". Quel rôle jouent les États-Unis dans ce conflit ?

Donald Trump soutient MBS et Salmane, car il a conclu avec eux un deal au mois de mai. Il les soutient dans leur guerre contre l'Iran, contre 380 milliards de dollars. Ce sont des hommes de deals et des hommes d'affaires. C'est pour cela qu'ils s'entendent bien, en plus de partager la même obsession contre l'Iran. Pour Trump, l'Arabie saoudite est d'abord un marché.

Le roi Mohammed VI est en tournée dans les pays du Golfe. Pourrait-il être entendu ?

Le Maroc a une position médiane dans ce conflit, il est ami des Français, Américains, Qataris, et des Saoudiens. Mais je ne crois pas qu'il pourrait être entendu, car par rapport à cette crise du Qatar, MBS est dans une logique où le Qatar paiera. La "neutralité" du Maroc, proche du Qatar, ne convient pas à l'Arabie qui est dans une logique de "tu es avec ou contre moi".

Celui qui peut faire changer les choses, c'est Donald Trump qui a essuyé un refus. Les Américains ont demandé un dialogue avec Thamin que MBS a refusé, car ils veulent un changement de régime au Qatar.

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