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Algérie: les enjeux des élections législatives en cinq points

Deux hommes scrutent les affiches de campagne des élections législatives en Algérie. Crédit : RYAD KRAMDI / AFP.
Algérie: les enjeux des élections législatives en cinq points
avril 18
11:36 2017
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Les Algériens sont appelés aux urnes le 4 mai, pour les élections législatives. Il s'agit des premières de l'ère post-Toufik, l'ancien puissant patron des renseignements militaires.

Dans un contexte de crise économique grandissante en Algérie, 23 millions d’électeurs sont appelés à aller voter lors des législatives du 4 mai prochain. La campagne, lancée le 9 avril, bat son plein. Pour briguer les 462 sièges de l’Assemblée populaire nationale (APN), 1.826 meetings sont programmés dans tout le pays d’ici au 30 avril, dernier jour de campagne.

Selon les chiffres officiels du ministère algérien de l’Intérieur cités par l’AFP, 12.591 candidats se sont inscrits sur les listes électorales. Ils appartiennent à 63 partis politiques différents sans compter les centaines de candidats libres et les alliances.

Dans les starting-blocks, on retrouve les habituels partis du pouvoir comme le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national démocratique (RND). Mais cette année, les partis régulièrement enclins à boycotter les élections pointent aussi le bout de leur nez. De quoi rebattre les cartes de ces élections législatives.

1 - Un test pour l'Algérie post-Toufik

Les législatives du 4 mai sont les premières élections organisées depuis le départ du général Toufik, limogé en septembre 2015. Un séisme en Algérie, où le puissant patron des renseignements régnait d'une main de maître. À son époque, plusieurs partis politiques dénonçaient des fraudes. Certaines formations avaient boycotté les dernières élections législatives en 2012, mais aussi les présidentielles de 2009 et 2014. C’est notamment le cas du Rassemblement pour la Culture et la démocratie (RCD), parti d'opposition, et du Mouvement pour la société et pour la paix (MSP), parti islamiste. Ces formations dénonçaient des "élections biaisées" qui donnaient forcément vainqueurs les partis du pouvoir, le FLN et le RND, qui occupent respectivement 220 et 68 sièges à l’Assemblée.

Lire aussi : Algérie: le départ du général Toufik, la "fin d'une époque"

"C’est la première élection dans une Algérie au visage changé. Avant les services de renseignement se mêlaient de tout", nous rappelle Abdou Semmar, journaliste et rédacteur en chef du portail Algérie Focus. "Désormais, un député algérien ne peut plus se faire élire avec l’aide d’un colonel", estime-t-il.

Si les partis entretiennent l’espoir que ces élections soient plus transparentes, ils n'en restent pas moins prudents. "Il n'y a pas de garantie claire contre la fraude. La commission indépendante d'observation a été supprimée de cette procédure électorale", nous explique Lakhdar Benkhellaf, membre du parti islamiste du Front pour la justice et le développement (FJD) qui fait partie d'une coalition de trois formations. Il admet que ses espoirs de transparence et de démocratie reposent sur les promesses orales du régime.

2- Boycott contre la fraude

"Le pouvoir de l’argent - et non pas des services de renseignements - va peser sur les élections, via les oligarques", relève pour sa part le journaliste Abdou Semmar. Deux petits partis appellent à boycotter les élections. Il s'agit du parti Talai El Houriat d'Ali Benflis, l'ancien chef du gouvernement devenu opposant, et le parti libéral Jil Jadid. Pour eux, ni l'ère post-Toufik ni la révision de la Constitution en 2016 n'ont changé quoi que ce soit au déroulement de ces élections qu'ils estiment toujours "biaisées".

"Malgré la position de nos partenaires de l’opposition, nous boycottons les élections, car le régime a rejeté la plateforme de Mazafran", explique Zoheir Rouis, membre du conseil politique de Jil Jadid. Il fait allusion au texte signé en 2014 par la coalition de l’opposition algérienne, la Coordination nationale pour les libertés démocratiques et la transition (CNLDT). Le collectif réclamait des élections présidentielles anticipées, ainsi que la mise en place d'une commission indépendante de surveillance de ces élections, notamment sur le volet financier. "Mais le régime a changé la constitution sans nous consulter, et il a instauré une autorité de surveillance du scrutin dont les 400 membres sont nommés par le président", explique Zoheir Rouis, amer.

Les deux partis se sont désolidarisés de la CNLDT pour continuer à boycotter les élections "de façon active".  "Nous allons dans les villes d’Algérie pour expliquer le boycott et appeler les citoyens à s'abstenir, même si on nous interdit d’avoir des salles et que l’on ne nous donne pas la parole sur les radios et télévisions publiques", poursuit Rouis.

3- Un vainqueur d'ores et déjà identifié: l'abstention

"On sait que le vainqueur sera l’abstention. Nous accompagnons un mouvement qui existe déjà", affirme Zoheir Rouis. Selon lui, le principal enjeu des prochaines législatives sera donc la différence entre le taux d’abstention réel et celui qui sera annoncé par le régime. Lors des dernières élections, le taux de participation reconnu était de 35% en 2007 et 42,9% en 2012. "Dans les grandes villes, ces élections font rire et n'intéressent pas beaucoup. Mais la ferveur est plus grande à l'intérieur du pays, car les députés ont le rôle de retransmettre les préoccupations des gens plus isolés", observe le journaliste Abdou Semmar.

Le FLN et le RND appellent de leur côté les électeurs à voter, brandissant l'argument sécuritaire. Le secrétaire général du FLN, Djamel Ould Abbes, a ainsi déclaré que "celui qui vote pour le FLN, vote pour la sécurité et la stabilité", rapporte le site Tout sur l'Algérie (TSA). 

4- Plus de prérogatives pour les parlementaires, mais... 

S'il y a moins de "boycotteurs" que les années précédentes, c'est que les partis espèrent avoir plus de prérogatives grâce à la révision constitutionnelle de 2016. "Il s’agit des premières élections après la révision profonde de la Constitution qui donne plus de pouvoir à l’opposition au sein du Parlement. Il y aura un programme du gouvernement qui sera adopté et contrôlé par l’APN. C’est une ouverture importante sur le plan démocratique", déclare Sid Ahmed Ferroukhi, tête de liste du FLN à Alger et ancien ministre de l'Agriculture, dans une interview accordée à TSA.

"Les députés peuvent poser des questions aux ministres et le président va être obligé de consulter le parlement avant de désigner le Premier ministre", explique le journaliste Abdou Semmar avant de préciser que "cet avis n'engage pas le parlement et Bouteflika pourra faire ce qu'il veut". Le pouvoir décisionnel des députés reste donc limité, alors que l'initiative des lois vient principalement du gouvernement. Par exemple, les députés n'ont pas de pouvoir sur les questions économiques pour répondre à la crise que traverse actuellement l'Algérie. Zoheir Rouis de Jil Jadid s'attend pour sa part à une grande désillusion des partis qui participeront au scrutin. "Ce sera la reconduction du FLN et du RND, c'est-à-dire de cette majorité et de sa politique qui vont aggraver la crise", prédit-il.

5- Se positionner pour la présidentielle 2019

Les partis d'opposition se présentent aussi dans l'optique d'être représentés au sein des institutions pour faire entendre leur voix. L'idée est de "côtoyer le pouvoir" pour "préparer l'élection présidentielle de 2019 et la succession de Bouteflika", analyse Abdou Semmar. "L’opposition sera beaucoup plus présente dans le parlement, notamment le RCD avec son ancrage en Kabylie et le MSP, parti islamiste qui a un ancrage populaire", commente le journaliste qui anticipe une majorité plus faible du FLN et du RND. Une opposition plutôt bien accueillie du côté des partis du pouvoir. "Ce qui va nous renforcer, c’est d’avoir des débats à l’intérieur des institutions sous le contrôle du peuple. Les avis divergents doivent s’exprimer à l’intérieur des institutions et pas en dehors", déclare Sid Ahmed Ferroukhi du FLN au site TSA.

"Nous allons militer avec les partis de l'opposition pour une transition politique et démocratique qui sera négociée avec le pouvoir. Des négociations sur lesquelles nous travaillons depuis 2014, mais que le pouvoir a refusées jusqu'ici", explique Lakhdar Benkhellaf du FJD. Reste à savoir si siéger à côté du pouvoir leur permettra de se faire entendre.

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