Reportage. Dans la peau de Nabila Mounib

Depuis sa nomination à la tête du PSU, Nabila Mounib multiplie les déplacements et jongle sans arrêt entre vie familiale et obligations professionnelles. Immersion dans le quotidien d’une femme politique à l’agenda overbooké.

07h55 Mme Mounib nous attend dans son appartement, boulevard Ziraoui, à Casablanca. Dans un salon chaleureux et cosy —où des tableaux très colorés viennent égayer l’austérité toute britannique des canapés Winchester et la présence de livres à la pelle — la table est déjà dressée pour le petit-déj’. Au menu de ce lundi matin : msemmen, cake, pain grillé et une huile d’olive très goûteuse que la maîtresse de maison nous recommande chaudement. “Dans la mesure où mon mari et moi sommes occupés toute la journée, le petit- déjeuner est un moment sacré”, lance Nabila en feuilletant les Unes de la pile de journaux arabophones. Pour elle, la matinée a commencé depuis un bon moment, avec un réveil à 6h30 et la préparation pour l’école de son jeune garçon, Haroun, 11 ans. “C’est mon petit dernier, mon bout de chou. Mes filles, elles, sont plus âgées et ont déjà quitté la maison pour aller poursuivre leurs études supérieures. Je suis heureuse qu’elles puissent prendre leur envol”.

Le repas terminé, Nabila s’installe devant la machine à expresso pour finir son tour d’horizon de la presse. “Révéler la liste des grimate, c’est bien. Mais Rabbah devra aller plus loin pour lever le voile sur les gros poissons et récupérer les deniers publics”, commente-t-elle à la lecture des articles qui répertorient les bénéficiaires des agréments de transport.

8h40 Départ pour la faculté des sciences de l’université Hassan II. Au programme, quatre heures de cours pratiques en biologie. “D’habitude, j’ai un chauffeur qui me dépose. Mais aujourd’hui j’y vais toute seule”, souligne-t-elle sans complexes. C’est que Nabila Mounib fait partie de cette race de militants de gauche qui ont un rapport désinhibé avec l’argent.

Désinhibée et sans complexes

“J’ai grandi dans une famille de classe moyenne où on n’a jamais manqué de rien. Mon père est un fonctionnaire qui a gravi les échelons en travaillant très dur”. Quand on lui parle du côté bling-bling que lui reprochent certaines personnes, elle nous rétorque en toute simplicité : “Ceux qui pensent que le militant de gauche doit forcément ressembler à un plouc cultivent des clichés dépassés et malhonnêtes”. Elle évoque aussi sans détour l’interview qu’elle a accordée au magazine féminin Illy, ainsi que les critiques que lui a value cette couverture. “La démarche est un peu spéciale : j’ai voulu faire passer un message aux femmes, leur dire qu’on peut être de gauche et être libre de porter ce qu’on veut”. Lorsqu’on aborde la question délicate des bijoux qu’elle a vantés dans cette même parution, elle invoque sa mère –femme d’une grande beauté, issue d’un milieu aristocrate– qui possédait de nombreuses parures de valeur et qui n’a pas hésité à les revendre pour assurer l’éducation de ses enfants. Puis, elle enfonce le clou en se remémorant son papa, ancien diplomate, qu’elle aime surnommer “l’encyclopédie ambulante”. Elle est indéniablement bien dans sa peau, la Nabila.

9h10 Arrivée à la salle de cours. Vêtue d’une chemise, d’un jean et de Santiags, Nabila enfile un tablier par dessus ses vêtements avant de rejoindre son collège composé d’une vingtaine d’étudiants, dont un garçon seulement. Ces derniers sont déjà installés dans le laboratoire, face à une forêt de tubes à essai, de doseurs et de microscopes.

Libérer les esprits

Dans la salle de cours, les étudiantes en foulard sont majoritaires. Cela ne semble guère déranger Nabila. Pour cette fervente défenseuse de la laïcité, la priorité est d’apprendre à ces jeunes filles à être indépendantes et autonomes. “Je leur donne mon numéro de téléphone et mon mail pour garder le contact. J’en profite de temps en temps pour leur conseiller un livre, de la musique, Le Monde diplomatique et même de la poésie. Ça ouvre l’esprit !”. Ce qui est nécessaire, son auditoire faisant montre parfois d’idées très arrêtées, comme lors de ce fameux cours sur le darwinisme qui a soulevé un tollé chez certains étudiants islamistes.

13h15 Nabila peut enfin respirer. Elle effectue un bref passage à la cafétéria pour saluer ses collègues et discuter notamment des actions du Syndicat national de l’enseignement supérieur, dont elle est la secrétaire régionale. Puis retour à la maison, où elle se change rapidement avant d’aller à la salle de gym. “J’ai toujours fait du sport, du cardio et de la natation. Et, en ce moment, j’en ai besoin encore plus qu’avant”. Et pour cause, elle a voyagé tout le week-end et n’est rentrée chez elle que le dimanche soir à minuit. Deux jours très chargés, sans une minute de répit, durant lesquels elle a visité les sections du parti, à Tanger et Kénitra, et expliqué sa stratégie pour relancer la gauche.

Pour se changer les idées, elle s’envole aussi régulièrement avec sa cadette vers la région de Tan Tan pour pratiquer la pêche à la courbine. “J’adore passer de bons moments en famille au village d’Akhfennir. En plus du plaisir de la pêche, on apprend beaucoup de choses avec les gens de la région.”

16h30 Retour à la maison. Haroun est rentré de l’école. Après une discussion sur sa journée et une petite demi-heure de repos, le jeune garçon s’attaque sagement à ses devoirs. Maman Mounib n’est jamais très loin. Tout en répondant à une multitude de mails, elle garde toujours un œil sur le travail de son fiston.

Wonder Woman

Après la séance Internet, vient celle de la télévision : Nabila est invitée le jour suivant sur le plateau d’Al Oula pour débattre de la Journée mondiale de la femme. “Je n’apprécie pas spécialement ce genre de fête ponctuelle où la femme sert de faire-part, alors que le reste de l’année elle est quasiment inexistante”. Par ailleurs, elle s’occupe des derniers contacts concernant sa participation à un plateau télévisé ainsi que deux conférences en fin de semaine à Lille et à Bruxelles. Dur, dur, d’être une femme politique…

18h30 Départ vers le siège du PSU où l’Association des jeunes démocrates indépendants (AJDI), constituée des jeunes du parti, organise un débat sur la modernité et la laïcité. Sur place, les organisateurs s’impatientent. “Je suis bloquée dans un embouteillage monstre, j’arrive”, leur répond-elle par téléphone. Mais, au PSU, on n’a pas pour habitude d’attendre les retardataires, quand bien même il s’agirait de la présidente. Et à 19h précises, malgré son absence, les intervenants ouvrent le bal. Arrivée avec vingt minutes de retard, Nabila, en baskets et jogging, se confond en excuses et prend place dans le public. Deux heures plus tard, le colloque prend fin après des débats houleux, durant lesquels la situation du pays est passée au crible. Pour Nabila, la journée s’achève enfin. Mais ce n’est que le début d’une semaine qui sera, encore une fois, chargée en efforts et en émotions.

 

Profil. Au nom de la gauche

Dans un milieu saturé de testostérone, on a beau être de gauche, on garde quand même une petite idée sur la gent féminine. “Certains camarades du parti ne sont pas égalitaristes dans leur façon de voir les choses. Mais, globalement, ma nomination a été bien accueillie”, souligne Nabila Mounib. Elue à la tête du PSU le 15 janvier dernier, elle a dû attendre le 24 janvier avant de recevoir une missive royale. “Ce jour là, un officier de la Gendarmerie royale s’est présenté au siège du parti pour demander à me voir. Il m’a remis une lettre du roi me félicitant pour ma nomination”. Mais le défi est de taille. “Notre projet est de relancer un nouveau front de gauche et de rallier les jeunes des autres partis de gauche qui ont mangé dans la marmite du Makhzen”. Un aveu de la première dame du PSU qui cache à peine ses ambitions d’aller braconner sur le terrain de la gauche consensuelle. Sauf que, pour convaincre, il faut faire le déplacement chaque week-end ou presque pour prêcher la bonne parole. “La récession économique et culturelle, la nature tentaculaire du Makhzen et le nivellement de la société par l’islam font que le projet de la gauche est toujours d’actualité”.

 

 

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