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Tabou. Lesbiennes et Marocaines

Tabou. Lesbiennes et Marocaines
27 février
16:34 2012
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Même en étant moins sujettes à l’opprobre et à l’homophobie, elles vivent leur orientation sexuelle plus discrètement, en cultivant des codes qui leur sont propres. TelQuel zoome sur un phénomène de société qui intègre de plus en plus la réalité marocaine.

Elles sont jeunes et jolies. Certaines sont même à mille lieux du cliché de la “moche mal baisée”. Elles n’ont été violées ni par un père ni par un frère, encore moins par un inconnu, et n’ont pas connu de désastre amoureux au point de boycotter les hommes ad vitam aeternam. Elles sont lesbiennes, tribades, saphiques, goudous, zamlate… Des femmes qui aiment les femmes, juste comme ça, parce qu’elles sont nées avec le numéro 6 gravé dans les gènes, celui de l’homosexualité exclusive sur l’échelle de Kinsey, fondateur du premier institut pour la recherche sur le sexe. Elles font jaser tout comme leurs homologues masculins bien qu’elles soient mieux tolérées que ces derniers et militent à leurs côtés pour la même cause, en l’occurrence la suppression de l’article 489 du Code pénal qui incrimine leur nature et la punit de peines de prison allant de six mois à trois ans ou à des amendes allant de 120 à 1200 dirhams. Bien qu’elles en pâtissent moins, chanceuses dans une société qui glorifie le masculin et rabaisse le féminin quand il hante le sexe fort, elles vivent discrètement mais sans être cachées.

Les toilettes, le Net, la real life

“Je ne fais jamais de rencards, toutes mes premières rencontres se passent en groupe de trois personnes minimum”, raconte Hanane dans un élan de prudence. Avisée à raison car, souvent, c’est un visage inconnu qu’elles ont au bout du fil d’un numéro glané dans les murs des toilettes d’un café restaurant chic, ou derrière un profil Facebook qui a de fortes chances d’être un faux. De la mineure excitée après avoir vu deux épisodes de la série The L word au potentiel agresseur, en passant par le type frustré caché derrière un profil de lesbienne sexy, elles ne sont jamais très sûres de sur qui elles vont tomber.

Afin de réduire ces contraintes, elles ont créé des espaces cybernétiques dont les membres sont authentifiées avant acceptation, que ce soit les forums – Lesbiennedumaroc.net est relativement fréquenté par les mêmes inscrites depuis sa création en 2008 – ou les groupes fermés, voire secrets, sur Facebook où il faut montrer patte blanche avant d’y accéder. Au-delà du simple lieu de rencontres, ils font office de supports de bons plans en rapport avec les lieux les plus gay friendly – quelques bars et cafés connus au sein de la communauté, répartis entre Casablanca et Rabat – et les soirées exclusivement féminines organisées au sein des boîtes de nuit branchées, généralement les mercredis soir et plus fréquemment à l’approche du 8 mars, qu’on appelle les “girls night out”.

Gaydar mode ON

Dans l’espace public, un autre problème se pose : comment reconnaître une lesbienne et l’approcher sans risquer un scandale ? C’est ce à quoi sert le gaydar, sorte de radar servant à repérer les personnes de même orientation sexuelle. La probabilité qu’une lesbienne tombe sur sa semblable se réduit à mesure que la “cible” se féminise. Elle a les cheveux très courts et porte une veste de motard ? Indubitablement gay. Elle a les cheveux longs avec des vêtements sobres et pas de maquillage ? Il y a de fortes chances qu’elle le soit. Elle porte jupe, maquillage et vernis aux ongles ? Très peu probable. En cas de doute, il suffit d’insister sur le regard, comme l’explique Ghita : “Pour celles qui sont plus féminines, cela reste assez délicat, mais les fois où ma cible a mordu à l’hameçon c’était grâce à des regards, plutôt insistants, suivis d’un sourire persuasif”. Ensuite vient le toucher, – le bras, les cheveux, le visage puis les mains, continue Ghita. Dans cet ordre-là, tellement évoqué qu’on pourrait croire à une sorte de code imposé par la discrétion. “La tendresse est une caractéristique féminine, deux femmes qui se caressent mutuellement passent inaperçues”, confirme le psychologue Aboubakr Harakat.

Not so safe sex

Tandis que la pornographie dépeint les rapports sexuels entre femmes en concordance avec les fantasmes hétéros (séances orgiaques où des bimbos en dentelles s’amusent avec des sextoys avec, comme fond sonore, des gémissements à peine crédibles), le sexe lesbien est avant tout charnel. Baisers, caresses et effleurements, elles avouent s’y attarder plus que dans un rapport hétéro.

Qu’en est-il de l’orgasme ? Dans l’Antiquité, les lesbiennes étaient appelées “tribades”, de tribadisme qui signifie frottement. Depuis, ce terme, tombé en désuétude, définit une pratique sexuelle masturbatoire. Plus explicitement, cette position consiste en un emboîtement de jambes, qu’on peut vulgairement appeler “position du ciseau”.

La pénétration, même fustigée par beaucoup de lesbiennes, a elle aussi sa place de choix. Elles la pratiquent -au besoin avec des sextoys importés sous le manteau de l’étranger- dans l’ignorance totale du safe sex mode lesbien. Serait-ce parce que la transmission des maladies est inconsciemment associée à la pénétration pénienne ? “Pas forcément, note Aboubakr Harakat, elles ne doivent pas être à la page, tout comme les couples hétérosexuels il y a quelques années”. Fort probable car parmi les lesbiennes interrogées, aucune n’était au courant de l’existence de la digue dentaire – ce carré de latex utilisé en chirurgie dentaire dont on peut détourner l’usage initial au profit de la protection contre les MST, en le positionnant sur la vulve avant le début du rapport – ni de sa version cheap et accessible découpée en forme de carré sur un préservatif.

Egalitaires jusqu’au bout des ongles

Qu’elles soient butch, boi, fem ou lipstick (voir encadré), pour les lesbiennes marocaines c’est d’abord une question d’affinités esthétiques. Selon elles, le clivage active/passive est une pure caricature hétérosexuelle, y préférant une relation égalitaire. “Si je voulais jouer aux couples hétéros, je pourrais sortir avec un mec, au lieu de sortir avec une fille et m’attribuer un jeu de rôle par la suite. Cela serait plus facile, en plus !”, raconte Loubna, 30 ans. Rien à voir donc avec leurs consœurs occidentales qui, en s’attribuant des rôles genrés (en campant l’une, le rôle de la femme et l’autre, celui de l’homme) prouvent davantage que le genre est une construction sociale. Au Maroc, elles naissent femmes et le restent, ne serait-ce que par souci de confort, comme l’avoue Karima : “Il m’est arrivé de rencontrer des filles totalement soumises et cela m’a gravement déplu parce qu’avec le temps et en prenant toujours l’initiative, que ce soit au lit ou ailleurs, j’ai fini par avoir l’impression d’être un robot”.

Quid de la lesbophobie

Une conception sommaire, mais très répandue, réduit le rapport sexuel à une pénétration pratiquée avec un pénis. “L’homosexualité féminine est considérée comme superficielle car elle ne nécessite pas la présence d’un pénis et, de ce fait, exclut le rapport de domination” note Aboubakr Harakat. En effet, les homosexuelles n’en disposant pas, leur sexualité n’en serait pas vraiment une, et ne met donc pas l’hétérosexualité en danger. En outre, du point de vue de l’hétérosexuel de base, leur sexualité, source intarissable de fantasmes, est perçue comme incomplète. Pour preuve, la pornographie mainstream l’exploite abondamment, en ne manquant pas de terminer ces scènes par l’intervention d’un homme, comme si leurs ébats n’étaient qu’un prélude à quelque chose de plus sérieux.

La haine à l’encontre des lesbiennes apparaît quand elles sont masculines ou désexualisées ; rebutant les femmes par un désir paraissant sale à qui ne l’éprouve pas, et haïes par les hommes qui y voient un défi à leur virilité puisqu’elles n’ont besoin d’eux ni pour jouir, ni pour aimer, encore moins pour vivre. Toujours est-il qu’elles sont mieux loties que leurs homologues masculins, car quand violence il y a, elle demeure verbale et se limite à des insultes allant de “zoufri” (gaillard) à “zamla” (homosexuelle) ; ce qui, il faut l’avouer, reste loin de la menace de tabassage et de viol qui plane au-dessus des homosexuels masculins. Très loin même.

 

Témoignage. Seule contre tous

“Je suis une lesbienne casablancaise de 26 ans issue de la classe moyenne. J’ai toujours été consciente de mon homosexualité ; j’aimais la compagnie des amies de ma sœur quand elles venaient à la maison et, même assez jeune, il m’était toujours difficile de détacher mes yeux des corps de jeunes filles à la plage. Mais je ne me suis assumée que vers l’âge de 16 ans, quand je suis tombée éperdument amoureuse d’une camarade de classe au lycée. J’ai un look très féminin et soigné, ce qui complique mes tentatives de drague ; au mieux je passe inaperçue auprès des lesbiennes, au pire elles ne me prennent pas au sérieux. Je n’ai pas de genre prédéfini, mais je préfère fréquenter les filles féminines comme moi pour éviter d’attirer l’attention en public. Le sexe n’est pas une priorité pour moi, je lui préfère l’amour et le partage, si bien que je n’ai eu des expériences sexuelles qu’avec très peu de filles. Personne dans mon entourage proche n’est au courant de mon homosexualité et je n’envisage aucunement de faire mon coming out ; de toute manière, cela ne servirait à rien vu que je passe inaperçue. Je préfère continuer à vivre ma vie tranquillement, dans mon petit monde avec mes amies lesbiennes. En revanche, j’aimerais goûter à la maternité un jour. Devenir maman d’une petite fille est mon rêve le plus cher. Pour ce faire, je compte me marier le temps de tomber enceinte et divorcer ; l’adoption pourrait attirer les regards sur moi et amener mes parents à se poser des questions. Je préfèrerais l’élever toute seule plutôt que de partager ma vie avec un homme”.

 

Codes. Lexique saphique

LGBT : Sigle pour “Lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels”.

Butch : Abréviation de “butcher” (boucher en anglais). La lesbienne butch correspond au garçon manqué, ou de façon plus caricaturale à la camionneuse. Avec ses cheveux très courts, sa veste en cuir et éventuellement sa moto, elle se distingue par une allure, un look et des hobbies typiquement masculins.

Stone butch : La version extrême de  la “butch”, lesbienne très masculine qui séduit les femmes et leur apporte du plaisir sans réciprocité.

Fem : Abréviation de “femme” ou de “féminine”. Homosexuelle cultivant une allure très féminine, au point de passer inaperçue auprès de ses acolytes.

Boi : Déformation de “boy”, signifiant garçon en anglais. A mi-chemin entre la butch et la fem, elle est souvent mineure et peut donc jouer avec son androgynéité, drapant ses formes encore balbutiantes d’habits sportswear masculins. C’est la série télévisée The L word qui a popularisé ce style au sein de la communauté, avec le personnage de Shane, campé par Katherine Moenning.

Lipstick : Mot anglais signifiant “rouge à lèvres”. Synonyme de lesbienne chic, qui a la féminité plus exacerbée que la fem, des revenus confortables et une place de choix dans la société.

Gaydar : Contraction de “gay” et de “radar”. Décrit comme une intuition, voire une sorte de sixième sens, il est défini comme l’habileté à discerner qui est homosexuel de qui ne l’est pas.

The L word : Série américaine produite entre 2004 et 2008 par la chaîne câblée Showtime, mettant en scène les pérégrinations d’un groupe de lesbiennes, bisexuelles et transsexuelles glamour et leur entourage, dans la ville de West Hollywood près de Los Angeles.

Gay friendly : De gay (homosexuel) et friendly (amical). Anglicisme référant aux endroits, politiques, personnes et institutions favorables et ouvertes aux homosexuels.

Lezmovie : Contraction des mots anglais “lesbian” et “movie” (film). Sous-genre cinématographique plaçant l’intrigue au sein d’une communauté lesbienne ou mettant en scène une histoire d’amour entre deux femmes.

 

Histoire. Une question de patrimoine…

Al-liwat, mot signifiant sodomie homosexuelle, doit son origine à Loth dont l’histoire est relatée dans plusieurs sourates du Coran. Son peuple fut exterminé par un cataclysme à cause de la fornication qu’ils exerçaient entre eux, allant jusqu’à violer les nouveaux venus de leur ville. L’histoire s’arrête ici, sans reconnaître l’anecdote de la grotte.

Toutefois, la Genèse nous apprend ce qui s’est passé après la destruction de Sodome et Gomorrhe. Loth finit par se réfugier dans la montagne avec ses deux filles. Celles-ci, encore vierges, prennent une résolution : “Faisons boire du vin à notre père et couchons avec lui, afin que nous conservions la race de notre père”. Ce qu’elles font, deux nuits de suite, sans qu’il ne se rende compte de rien. Les deux filles de Loth “devinrent enceintes de leur père” et de ces unions naîtront deux fils, fondateurs des lignées des Moabites et des Ammonites. L’homosexualité masculine est donc considérée, par la Bible, comme étant infiniment plus grave et condamnable que le viol incestueux.

De l’autre côté, l’homosexualité féminine n’est condamnée qu’une seule fois dans le Coran. “Celles de vos femmes qui forniquent, faites témoigner à leur encontre quatre d’entre vous. S’ils témoignent, alors confinez ces femmes dans vos maisons jusqu’à ce que la mort les rappelle ou qu’Allah décrète un autre ordre à leur égard” (Sourate Annissa’e, verset 15). Toujours est-il que la séquestration est un châtiment moins cruel que la pluie de feu ou la lapidation.

Deux poids deux mesures, donc, selon que l’homosexualité soit féminine ou masculine. La question qui se pose est : pourquoi ? “Dans un rapport sexuel lesbien, il n’y a pas de patrimoine perdu car il n’y pas de sperme gaspillé”, répond le sociologue Abdessamad Dialmy. L’acte est donc condamné en fonction de son degré de conformité avec les fondements du patriarcat et la transmission de “patrimoine”.

 

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