Agences de notation. Le Maroc, pays à risque ?

Depuis le début du Printemps arabe, les agences de rating sévissent. Et le Maroc peine de plus en plus à faire l’unanimité chez les oracles de la finance mondiale. Tour d’horizon.

Février 2011. La première vague du Printemps arabe emporte le président tunisien Ben Ali. En Egypte, Moubarak tient encore. Les Arabes se soulèvent. Le monde nous regarde. Et, pendant ce temps-là, les agences de notation US font baisser le rating de la Tunisie et de l’Egypte de plusieurs crans, accentuant davantage leurs soucis. Les peuples révoltés crient au scandale : “Les agences de notation US veulent tuer les révolutions dans l’œuf, elles veulent nous paralyser”. Côté marocain, c’est la panique. Les officiels du royaume font des courbettes aux puissants de la finance tout en répétant que “le Maroc n’est pas la Tunisie, encore moins l’Egypte”, pour éviter de subir le même sort que leurs voisins. Mais l’attente n’aura pas été longue. Dès février, le couperet tombe : l’agence américaine Standard & Poor’s (S&P) menace de “dégrader” la note du Maroc “au moindre soulèvement social”. “Scandaleux”, “superficiel”, “hasardeux”… la presse officielle réagit immédiatement en accusant S&P de vouloir “se refaire une virginité” après le scandale des subprimes, qu’aucune agence de rating n’a vu venir. La même semaine, une autre agence de notation US, Fitch Ratings, sort pour tempérer le ton menaçant de son homologue américaine : “Le Maroc serait très peu exposé aux troubles sociaux”. Neuf mois plus tard, la note du Maroc n’a pas bougé, malgré la naissance du M20… mais les oracles des agences de rating, S&P, Moody’s, Fitch Ratings, Dagong, Coface… nous surveillent. Comment nous jugent-elles ? Quelle opinion ont-elles de l’économie du pays et de ses perspectives d’avenir ?

Un élève moyen
Comme tous les pays du monde, le Maroc a une note, un rating. Evoluant dans une fourchette de A à D, le Maroc se place juste au milieu avec un BBB. Traduit en équivalent numérique, cela donne un 10/20, tout juste la moyenne. Cette note, calculée sur la base de données macroéconomiques et politiques, est d’une extrême importance pour un pays, puisqu’elle sert de base de calcul des taux d’intérêt des dettes des Etats. Plus la note est bonne, plus le risque du pays est minime et plus les taux d’intérêt de sa dette sont bas. Et inversement.
Sur ce critère, le Maroc est plutôt bien loti, comparé à des pays comme l’Egypte, la Hongrie ou la Roumanie et est placé au même niveau que la Tunisie, la Russie, l’Inde ou encore l’Irlande. Et malgré sa note moyenne, le royaume a été promu en 2010 de la “Speculative grade” à l’échelle “Investment grade”, mention qu’il conserve jusqu’à aujourd’hui. Avec ce ticket, il fait partie du club restreint des pays à “bonne qualité de crédit”, qui compte parmi ses adhérents des pays très riches comme l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Allemagne ou encore les Etats-Unis. Des pays où il n’est pas risqué d’investir en dette. L’Etat marocain a d’ailleurs surfé sur cette “promotion” pour sortir sur les marchés européens fin 2010, levant au passage 1 milliard d’euros avec des conditions de taux meilleures que celles de pays comme l’Espagne, le Portugal ou la Grèce.
Et aujourd’hui ? “Cette note de 2010 sera révisée à la baisse très bientôt et nous perdrons l’Investment grade”, prévoit Abdelaziz Enasri, expert en finance internationale et manager du cabinet parisien Delta Consulting. Et pour cause, l’Europe s’enfonce dans la crise, la situation dans le Maghreb n’est pas près de se redresser, sans parler des tensions dans le Moyen-Orient, qui risquent de faire exploser le prix du pétrole. Tout cela risque d’engendrer une baisse de croissance de l’économie marocaine et aggraver le déficit budgétaire de l’Etat.

Alerte à Rabat !
Le dernier rapport de S&P, publié la semaine dernière, donne un avant-goût des risques qui planent sur notre économie. L’agence américaine maintient la notation du pays, mais prépare les officiels marocains à une future dégradation de son rating. Dans un rapport sur l’analyse du risque de l’industrie bancaire au Maroc, l’agence classe le Maroc 8ème , sur une échelle de 10, en compagnie de l’Egypte, l’Azerbaïdjan et la Bolivie, soit à peine deux rangs de mieux que les économies les plus risquées du monde. Les analystes de S&P estiment que le pays présente un risque “très élevé” en termes de résilience face à la crise, un risque “élevé” sur le volet des fondamentaux économiques. “Bien que le Maroc ait fait des progrès significatifs vers la diversification, nous considérons que son économie est trop dépendante de secteurs cycliques comme le tourisme ou l’agriculture. Ce qui le rend vulnérable par rapport aux facteurs extérieurs”, conclut le rapport.
Ce constat de l’agence US dit tout ce que nos officiels n’osent pas avouer et vient confirmer les conclusions d’un rapport de l’agence chinoise Dagong. Pour son premier exercice de notation du pays, cette nouvelle agence internationale de rating attribue carrément une perspective “négative” à l’économie marocaine, qu’elle juge “trop dépendante des marchés internationaux et d’une Europe actuellement en crise”. Elle prédit même une baisse importante des flux des investissements étrangers en direction du royaume, une chute des recettes fiscales et une dégradation de la solvabilité de l’Etat. Un diagnostic qui ne plaît donc pas forcément aux cadres du ministère des Finances. “Cette agence n’a aucun poids. En tout cas, les investisseurs ne se basent pas sur ses analyses pour prendre des décisions”, nous explique l’un d’entre eux. En revanche, le consultant Abdelaziz Enasri a une vision différente : “Les analyses des Chinois sont plus crédibles et plus objectives que celles de leurs pairs américains. Car Dagong n’est pas liée par des intérêts commerciaux avec l’Etat marocain”. En tout cas, le prochain gouvernement doit trouver la formule magique pour sortir le pays de l’impasse, ou du moins le maintenir sur les rails. Diversifier les sources de création de richesses par le développement de nouveaux métiers et de nouvelles niches à l’export, réformer la Caisse de compensation, créer de nouveaux impôts, supprimer les dérogations et autres avantages fiscaux pour lever plus de recettes… sont autant de solutions proposées par les formations politiques en lice pour diriger le prochain Exécutif.

Impact. Et si la note Maroc baissait ?
Le Maroc risque de voir tôt ou tard sa note baisser pour deux raisons essentielles : la première est liée à ses propres fondamentaux économiques. “S’il n’y a pas de signes de redressement de la balance commerciale et du déficit budgétaire, les agences de notation vont à coup sûr dégrader le rating du Maroc”, explique Abdelaziz Enasri, manager du cabinet parisien Delta Consulting. Deuxième élément, cette fois-ci externe : “La prime de risque du Maroc est corrélée à celles de ses partenaires européens. Si, par exemple, la France voit sa note baisser, ce qui est fort probable, celle du Maroc suivra par ricochet”. Concrètement, cela risque de peser lourd sur la charge de la dette du pays. Si la dernière sortie du Maroc sur les marchés européens s’este faite à un taux de 4,5% pour 1 milliard d’euros levés, “la prochaine, en cas de dégradation du BBB, risque de se faire à un taux supérieur à 5%“, estime notre consultant. Pour les 2 milliards d’euros à lever en 2012, budgétisés dans la Loi de Finances, cela risque de se traduire par une charge d’intérêt supplémentaire qui se chiffrerait en centaines de millions de dirhams.

 

Rejoignez la communauté TelQuel
Vous devez être enregistré pour commenter. Si vous avez un compte, identifiez-vous

Si vous n'avez pas de compte, cliquez ici pour le créer